Abstraction géographique

Au sujet d’« Abstraction géographique », une exposition personnelle à la Galerie Bolide, octobre 2019

« Abstraction géographique » est un lapsus, une condensation d’une limpide opacité. D’une précision fulgurante, cette formule concentrée ne parvient pourtant pas à livrer une explication claire et univoque de ma pratique, de mes obsessions. Telle un glacis en fusion sur une roche d’où l’on pourrait lire les multiples strates de sédimentations des différentes phases du capitalisme globalisé, cette expression concise se répand en un mouvement contradictoire et mêlé sur la surface de la toile sur laquelle le masque figure pour dévoiler la mascarade. Cette entreprise de recouvrement dévoile autant l’obligation de dire les fantômes de l’histoire que l’intention des puissants oligarques détenteurs de grandes enseignes de luxe d’entretenir, grâce à un soin intensif accordé à l’élaboration d’une image de générosité relative au mécénat d’art contemporain, l’amnésie sur un passé qui fouette, quand il ne s’agit pas de cacher les saccages actuels perpétrés par telle ou telle marque, ou de taire la contrepartie avantageuse en terme de défiscalisation liée au mécénat. Cette rédemption des péchés par une action se présentant comme philanthropique envers une partie de l’art actuel peut aussi s’associer à une volonté de revalorisation de la marchandise dite de luxe que ces grandes enseignes détiennent et commercialisent. En effet, il est communément admis que l’art tout comme le luxe désigne le rare et le coûteux. Enfin, la maîtrise de l’image de ces grands conglomérats du luxe passe par un double aspect non-négligeable de la censure : soit une censure par la menace, notamment de couper les organes de presses de leurs recettes publicitaires si quelques articles venaient à desservir les intérêts de ces conglomérats du luxe ; soit une censure par l’excès, la saturation par la profusion des messages publicitaires.

Le recyclage des slogans issus des utopies révolutionnaires se clone à l’infini sur les affiches des marques de luxe qui inondent indistinctement dans tous ces espaces extra-territoriaux que sont les aéroports internationaux, à tel point que nous ne savons plus par quel lieu nous transitons. Ainsi nous en oublions presque une autre esthétique du marquage du troupeau : « for safety reasons », les polices aux frontières du monde entier prélèvent nos données biométriques. Véritables obstructions géographiques, les appels du duty free ont remplacé, pour paraphraser le sots-artiste Erik Boulatov, le langage habituel des proclamations sur les affiches politiques et la peinture de l’époque soviétique par le langage de la vidéo, de la carte postale, de la photographie appliquée à la publicité[1]. Mais contrairement au réalisme socialiste qui, par des représentations édifiantes voulaient façonner la vie quotidienne à la réalisation d’une utopie – sur le papier – égalitaire, le « réalisme capitaliste et/ou globaliste » nous convie par la séduction du doux totalitarisme marchand à notre propre dressage, à une transformation sans avoir l’air de nous y obliger de nos vies quotidiennes désormais dépourvues d’une potentiel évasion, sans autres alternatives possibles, comme l’aurait dit Margaret Thatcher.

Quand notre regard se pose sur mes tableaux, on s’aperçoit que s’il y a une perspective, elle est sans horizon, soit parce que les panneaux sont photographiés de telle manière qu’ils nous surplombent, soit que l’horizon du paysage y est recouvert, masqué par des éléments graphiques qui se superposent à la première composition photo-jpeg peinte. C’est comme si le mouvement d’ouverture des territoires de deux pratiques artistiques distinctes devenues interdépendantes – ici, pas de peinture sans photographie et inversement – laissait place par la multiplication des sens au dévoilement d’une dystopie. Alors qu’on croit approcher de l’horizon à mesure qu’on avance, l’horizon recule. Anéantir l’horizon, c’est briser le caractère illusoire de toutes aspirations inaccessibles, c’est rompre la marque de la limite des capacités de l’être humain dans un espace constamment mouvant donc indépassable. Pour autant, quand je ramène mes tableaux au plan, l’obstruction de l’horizon par des éléments graphiques venus en superposition barre la route de l’espace humain et trahit l’impératif d’imaginer – quand nous en avons encore la force – ou de subir de nouveaux horizons. Inévitablement, mes tableaux sont le lieu de révolutions où se heurtent les contraires, la scène des conflits entre pensées « idéalistes » et injonctions à être « réaliste ». Une grande aquarelle, sur laquelle on peut lire le nom de la station de métro bruxelloise Arts-Loi, doit-elle s’entendre comme la formulation d’une utopie où l’art serait la seule possibilité d’une échappatoire à nos mornes quotidiens, voire la porte d’entrée vers la construction d’une société plus juste et égalitaire ? Ou s’agit-il de consentir à être « réaliste » et accepter le cynisme des institutions publiques ou des multinationales mécènes d’une partie de l’art contemporain parfois critique à l’égard du capitalisme mais intégré à ce capitalisme puisque financé par les ravages, la prédation et l’exploitation de la planète par les plus puissants ?

Sur cette immense Terre, ce qui sépare aujourd’hui physiquement les Dayaks des Massaïs équivaut à franchir une longueur de trois aéro-bridges. Les avancées technologiques des télécommunications, d’Internet, et l’accroissement des liaisons aériennes ont rapproché l’humanité et déplient, à l’image d’une toile d’araignée, un réseau entrelacé qui ne s’embarrasse pas des frontières administratives d’un territoire étatique reconnu comme tel. En Suisse, dans cette Singapour d’Europe, grâce aux nombreuses applications installées sur mon smartphone, je ressens la solitude d’une autre façon puisque je vis à proximité de ma famille qui réside pourtant à douze milles kilomètres de là. « Je suis un bordel hybride ». Munies d’Android, les diasporas post-coloniales maintiennent des relations fortes avec leurs proches restés dans le pays d’origine ou exilés sur un autre continent. Ainsi, jusqu’à ce que l’arbitraire des lois d’un Etat censeur ou le zèle d’une demande de contribution à des droits d’auteurs rappliquent, des entités éparpillées à travers différents coins du monde peuvent bricoler des imaginaires communs où l’on se trémousse sur les mêmes tubes diffusés ici ou là-bas, où l’on synchronise son soutien pour les équipes nationales en lice, où l’on participe à l’entretien et à l’évolution d’une langue en racontant ses déboires du quotidien, en débattant de l’avenir politique du pays…

Abraction Géographique, livret de l'exposition à la Galerie Bolide à Bordeaux

Abraction Géographique,
livret de l’exposition à la Galerie Bolide à Bordeaux,
28 pages, 2019

Aux flux des communications Internet, aux flux des marchandises sur porte-conteneurs, s’ajoutent les flux financiers, le blanchiment d’argent, les détournements de fonds d’une caste au pouvoir qui masquera, comme ce fut le cas en Malaisie, le pillage à l’œuvre par une propagande nationaliste incitant au dialogue inter-ethnique et à l’unité fraternelle du pays. Un des tableaux de cette exposition, Golden Globalization, fait référence au scandale de siphonage, orchestré par l’ex-Premier Ministre de Malaisie, Najib Tun Razak (et ses amis), du fonds souverain 1Malaysia Developpment Berhad. Les sommes de ce détournement annoncées dans la presse riment pour l’homme ordinaire avec abstraction. Pour nous artistes, critiques du système économique inégalitaire actuel, l’affaire prend toute son ampleur lorsque l’on apprendra qu’une partie de l’argent détourné servira à financer Riza Aziz, qui n’est personne d’autre que le beau-fils de l’ex-Premier Ministre de Malaisie à la tête de l’escroquerie, beau-fils co-fondateur de la société Red Granite Pictures productrice du film… Le loup de Wall Street. Avec ce nouvel élément, ce film qui relate la vie débridée d’un trader hors-limites ne dénonce pas une réalité du capitalisme, il est le Réalisme Capitaliste. Il prépare les spectateurs à une transformation idéalisée d’une société où la lutte effrénée et fratricide pour l’enrichissement personnel serait l’unique choix ; dessinant en creux une société où le plus grand nombre se devrait d’être « réaliste » et d’accepter les privatisations à tout crin, la précarisation du salariat, la logique entrepreneuriale infiltrée dans toutes les sphères de l’existence, et la réduction à peau de chagrin de la couverture sociale publique.

L’Etat ne s’oppose pas à la financiarisation globalisée qui détruit les populations dont il a la charge. Alors qu’il n’arrive pas à freiner la circulation des capitaux, ou pire, qu’il y prend part et facilite l’évasion fiscale, l’Etat se rabat sur le contrôle de la circulation des personnes (migrants, visiteurs, ou nationaux) sur son territoire ; il se limite de plus en plus pour les populations à une fonction policière dont la vigilance excède l’alibi de départ, « la menace terroriste », pour s’étendre à toutes les contestations de l’ordre inégalitaire. À travers ses discours sur « la menace terroriste » amalgamée aux clichés de l’immigré rétrograde et machiste, l’Etat français réaménage « continuellement la frontière entre le dedans et le dehors », crée « constamment des identités flottantes, susceptibles de faire tomber dehors ceux qui étaient dedans »[2], confère et supprime des identités, induit l’identification de l’indésirable supposé véhiculer des valeurs contraires à celles que l’Etat prétend incarner. On devine que ces piètres manœuvres du pouvoir politique se destinent à exacerber les tensions entre les couches les plus pauvres et les plus opprimées de la population qui, ainsi, peineraient à se rassembler en un mouvement de défense de ses droits sociaux en cours de démantèlement.

Jusqu’alors, nous avons vu de l’abstraction géographique dans une résurgence dystopique de l’abstraction géométrique, dans la perte de repères territoriaux, dans la création d’identités flottantes entretenues par un discours d’Etat qui redéfinit les frontières entre le dedans et le dehors et parie sur la division des classes laborieuses, dans une volonté de rendre malléable la réalité historique ou de masquer complètement toutes les ignominies en communicant sur son philanthropisme présumé (dont on taira la défiscalisation), ou encore, dans la disparition d’une partie d’un fonds souverain destiné pourtant au développement d’un pays.

Et par abstraction géographique, il est aussi question du surgissement du fantôme du passé colonial de la France et du Royaume-Uni.

Qui est ce Maréchal Galliéni à l’honneur sur les plaques des rues de notre pays ? Le drapeau de la Malaisie reflète-t-il vraiment une attirance irrationnelle pour l’impérialisme américain ? Lire Avenue Galliéni dans une ville de Madagascar ne relève pas d’un vestige innocent concernant le passé de l’administration coloniale française. Cela révèle surtout l’arbitraire d’un système de domination qui divise l’humanité en catégories, le civilisé / le sauvage, le noir / le blanc, pour exploiter l’infériorisé et les richesses de son territoire. Galliéni, promu gouverneur général de Madagascar de 1896 à 1905, instaura sur l’île le travail forcé pour endiguer la résistance anti-coloniale. En connaissance de cause, j’ai peint une photo – aux indications géographiques imperceptibles – d’une plaque de rue malgache qui porte le nom de Galliéni, puis j’ai donc fouetté la toile pendant quarante-cinq minutes. Quant au drapeau de la Malaisie, il renvoie à la volonté qu’a eu le Royaume-Uni de maîtriser les routes maritimes puisqu’il s’inspire du drapeau de la Compagnie britannique des Indes orientales. Et sur Golden Globalization, les petits personnages, qui s’apparenteraient à une version malaisienne de South Park, constituent la partition entre « malais », « chinois », et « indiens » héritée de l’administration coloniale britannique qui a fortement contribué à la construction de ces trois groupes en « races » ainsi mises en concurrence et en rivalité pour mieux les distraire et extraire les richesses du pays.

Le motif de la disparition / réapparition fantomatique hante mes travaux, notamment sur deux aspects. Tous deux se confondent dans la question de la domination. Le premier aspect, grâce au déplacement vers ce qui est encore considéré comme la périphérie par rapport à un centre, fait ressurgir concrètement la réminiscence de l’histoire coloniale occidentale, son expansion teintée d’exterminations, puis d’une cruelle exploitation. Quant au deuxième aspect, par l’acte de recouvrement de certaines parties de mes toiles aux accents de figuration narrative et de sots-art, si je montre l’éclipse constitutive de l’opportuniste mécène en art, je dépeins aussi un système ayant comme règle d’or le cynisme de ceux désireux d’en être plutôt que de vouloir effectivement redistribuer l’accaparement des richesses au plus grand nombre. J’accompagne ma peinture d’un travail de jeux de mots et d’écriture dans la veine de la critique institutionnelle dont l’objectif se veut performatif. Il s’agit d’une volonté de dévier de ce constat synonyme de cul-de-sac décrit par l’artiste Maurizio Cattelan : « Ça rappelle les images qu’on voit dans les films de gangsters, quand les voleurs s’introduisent dans un endroit par effraction. Mais je ne parlais pas du vol, plutôt de mon souhait d’être “à l’intérieur“»[3].

–––––––––

[1] in Mon tableau et la production artistique de masse par Erik Boulatov, publié dans L’aventure de l’art non officiel russe, du dégel à nos jours, p. 49

[2] in Racisme d’État et racisme intellectuel ”de gauche”, de Jacques Rancière.

[3] Voir le livret de l’exposition de Maurizio Cattelan à la Monnaie de Paris, 2016, p.17

–––––––––

Clément Collet-Billon
Extra(-a)ctivist #03,
Acrylique, huile et glycéro sur toile,
90x120cm, 2022

Extr(a-)activist #03

La série Abstraction géographique se poursuit. Chaque nouvelle pierre à l’édifice condense toujours quelques sédiments des thèmes précédemment abordés ici. Tantôt, pour approfondir certains points, un thème domine au détriment des autres. Tantôt les thèmes s’entremêlent en des proportions plutôt égales. Extra(-a)ctivist #03 éclaire d’un jour nouveau et articule les questions inhérentes au « philanthro-capitalisme » (cf. Des gens bien « collaborent » sur le vol MH370), la relation entre l’expansion du capitalisme à l’échelle mondiale et l’accaparement des semences, pierre angulaire de la réorganisation impérialiste de l’agriculture et du système d’exploitation (raciste) qui en découle (cf., entre autres, Les botanistes Thomas Raffles et ”Mad” Ridley, ou les rafleurs du temps béni des colonies — plus particulièrement, l’implantation en Malaisie péninsulaire de l’hévéa d’Amazonie dont les rendements conséquents liés à la production de caoutchouc se traduisirent par une réduction en quasi esclavage d’une main d’œuvre de déplacés en provenance d’Inde). Extra(-a)ctivist #03 réactive également la discussion autour de la propriété intellectuelle (cf. Plagiarius in Maluku). Comme pour des toiles précédentes, cette toile inclut un élément de la culture de masse, sondant les frontières entre industries culturelles et arts, ainsi que les limites d’une critique adressée à un système économique dont l’horizon semble indépassable (cf. plus particulièrement Golden Globalization). Le divertissement « conscient » nous console, et arrive souvent à faire diversion, à nous préparer au consentement.

Le « philanthro-capitalisme » contemporain poursuivrait-il cette idée que l’on retrouve chez certains intellectuels du début du XXème siècle, à savoir l’idée selon laquelle l’exploitation capitaliste porte en elle le futur paradis socialiste ?[1] Du moins, on pourrait le croire car on perd de vue que la « générosité » des « super-riches-capitaines-d’industrie » vient en bout de course de l’accumulation des richesses, accumulation rendue possible grâce, notamment, à l’optimisation fiscale. Non seulement ce manque à gagner prive les gouvernements de moyens pour lutter efficacement contre la pauvreté et mener des politiques publiques au plus près des besoins de leurs populations, mais rend aussi les populations tributaires des priorités définies par un charity business qui se soucie surtout, à travers ses actions, de consolider des intérêts économiques particuliers ou d’ouvrir de nouveaux marchés. En somme, cette philanthropie n’enraye pas les inégalités ou le désastre écologique qu’elle prétend combattre puisqu’elle soutient le système économique qui les engendre. Vous avez dit bienfaiteurs de l’humanité ?

« Le milieu des années 2000 voit un (..) acteur, à la fortune colossale, entrer en scène. La Fondation Bill Gates, autrefois dédiée exclusivement à des programmes de santé et d’éducation, lance, conjointement avec la Fondation Rockefeller, l’Agra (Alliance for a green revolution in Africa). 400 millions de dollars sont investis pour développer la sphère agricole du continent africain.

[À la même période], la Fondation [Bill Gates], via sa structure d’investissements, achète pour 23 millions de dollars des milliers d’actions de la société Monsanto, célèbre multinationale, qui commercialise des semences conventionnelles mais également toute une gamme de produits issus de la biotechnologie, des pesticides aux OGM. Outre les liens financiers, la Fondation Gates et l’entreprise Monsanto pratiquent allègrement le « revolving door », ces fameux va-et-vient de dirigeants entre les sphères publique, semi-publique et privée. Rob Horsch, ancien vice-président de Monsanto, a notamment été recruté en 2006 comme chef des opérations internationales pour la Fondation Bill et Melinda Gates et il est l’un des artisans de l’Agra.

La « nouvelle révolution verte » est donc portée par différents acteurs, chercheurs, capitaines d’industries, philanthropes, mais également pouvoirs publics (Usaid, bras armé des Etats-Unis pour leurs programmes d’aide au développement dans le monde, est partenaire des opérations de l’Agra). Le but avoué est bien de moderniser l’agriculture africaine, et par extension des pays du tiers-monde. Dans ce cadre, et même si l’on parle plus volontiers de « semences améliorées » dans les discours officiels, l’utilisation des OGM n’est pas exclue, comme en témoignent les efforts de l’Usaid, associé aux multinationales, ces dernières années pour assouplir les réglementations des pays africains concernant les biotechnologies, faute de pouvoir s’implanter sur le marché européen.

La Biosafety Africa, association africaine pour la sécurité alimentaire, rappelle comme exemple également cette campagne de la société Monsanto qui a permis la distribution à la fin des années 1990 de « combi-packs » aux petits paysans africains, contenant des fertilisants, des herbicides et… quelques semences de son maïs Yieldgard, génétiquement modifié et breveté. En outre, de nombreux projets financés par la Fondation Bill et Melinda Gates en Afrique ont comme sous-traitant Monsanto. »[2]

Croire que les OGM et les produits phytosanitaires éradiqueront la faim dans le monde révèle deux aspects de la pensée de Gates et de sa Fondation : tout d’abord, l’obsession selon laquelle seule la technologie améliorera nos existences ; ensuite, la foi en ce qui a fait la fortune de Gates et de son entreprise Microsoft, le brevetage et l’économie de rente. Gates est le Monsanto de l’informatique. Aux débuts de l’informatique, l’idéologie des logiciels libres stimulaient le foisonnement créatif des passionnées. C’est dans cette ambiance de partage que Microsoft s’est approprié un système d’exploitation issue de l’open source et l’a modifié à la marge avant d’en déposer le brevet pour empêcher quiconque de poursuivre le développement. Fin stratège, Bill Gates, après avoir privatisé des langages et des logiciels libres, arrive à hisser Microsoft en position de quasi-monopole. À chaque ordinateur vendu utilisant un système d’exploitation Windows, une somme est versée à Microsoft. Ardent défenseur de la propriété intellectuelle — et ce, en dépit que sa fortune vienne de piratages —, Bill Gates nous surprend-t-il vraiment lorsque, par l’intermédiaire de sa fondation et du fonds d’investissement de cette même fondation, il soutient des entreprises qui veulent posséder la vie, telles Monsanto, Dupont, ou Cargill… ? Sous prétexte d’avoir isolé et modifié le gène d’une graine, Monsanto s’approprie — donc privatise — le fruit du travail de paysans qui ont affiné sur des siècles les caractéristiques de semences sans jamais déposer de brevets ni empêcher quiconque de les utiliser. Aujourd’hui, les entreprises de biotechnologies en arrivent à littéralement fabriquer des graines en assemblant des bouts du matériau cellulaire d’une graine repérée pour sa résistance à la sécheresse avec d’autres bouts issus d’une graine qui pousserait plus rapidement. Est-ce l’appât du gain que promet cette loterie des gènes qui conduit à entreposer des graines dans ce qui est représenté en arrière-plan de cette toile, la Réserve mondiale de semences du Svalbard en Norvège ? Financée à hauteur de 70%, pour la partie publique, par la Norvège, les États-Unis, l’Australie ou encore la Suéde, l’Arche de Noé des graines est aussi financée par des donateurs privés dont les noms interpellent et suscitent la polémique car pro-OGM :

« Sur les entreprises collaborant à cette initiative, on retrouve les sociétés Syngenta AG et Dupont-Pioneer Hi bred, qui possèdent à elles seules 25% des semences commercialisées dans le monde et font partie des leaders dans le domaine des biotechnologies et des plantes génétiquement modifiées, selon le Centre pour la sécurité alimentaire, une ONG américaine. Chacune a versé l’obole d’un million de dollars pour le fonctionnement de la réserve. Syngenta est également représenté, à hauteur de 246.000 dollars, via sa fondation, en compagnie d’autres grands noms de la philanthropie américaine, la fondation Rockefeller, la Lilian Goldman Charitable trust, mais aussi et surtout la Fondation Bill & Melinda Gates, qui a versé près de 30 millions de dollars pour l’acheminement de graines vers Svalbard. A ce titre, le magnat de l’informatique est le premier financier, tous domaines confondus, de la réserve mondiale de semences du Svalbard. »[3]

La mise au point d’une « super-banane » boostée à la vitamine A destinée aux milliers d’enfants qui en sont carencés en Ouganda, le soja résistant à l’herbicide tristement célèbre de Monsanto, le Roundup, ou encore le maïs génétiquement modifié pour tuer un autre organisme vivant, la chrysomèle, sans utiliser de pesticide…, autant de « solutions miracles » qui laissent présager le pire en termes d’expérimentations scientifiques pouvant impacter notre santé — espérons qu’elles n’accèdent pas à l’autorisation de mise sur le marché. Cette vision cauchemardesque d’expérimentations scientifiques qui dégénèrent se matérialise au premier-plan du tableau par la reproduction du logo du jeu vidéo Grounded et de ses personnages. Édité par Xbox Games Studios, une filiale de Microsoft, ce jeu vidéo met en scène quatre comparses qui doivent comprendre pourquoi ils ont été réduits à la taille de fourmis par un scientifique du nom de Wendell. Durant leur quête dans un jardin, ils croisent plusieurs laboratoires éparpillés et destinés à expérimenter l’agrandissement des insectes. Si tant est qu’il y ait, de la part du joueur, un engagement, il reste cantonner au lieu de la fiction, et non à celui d’une action militante. Ces jeux nous divertissent et nous comblent par de petites récompenses à court terme. Ils nous anesthésient. Grounded n’échappe pas à la règle : il fait diversion. Bien que le jeu extrapole les conséquences d’expérimentations scientifiques, son éditeur, une filiale de Microsoft, semble ironiquement nous chuchoter un doute — ou un aveu — concernant la part d’ombre des prouesses technologique liées aux OGM tant glorifiés par Bill Gates à travers ses « actions caritatives »

––––

[1] in Le socialisme des intellectuels, Critique des capitalistes du savoir, Jan Waclav Malhaïski, Testes choisis, traduits et présentés par Alexendre Skirda, Spartacus, p. 270

[2] in Spitzberg. Qui finance la banque de graines ? de Mathilde Goanec, reportage publié par Mediapart le 25/07/2011, https://www.mediapart.fr/journal/international/220711/spitzberg-qui-finance-la-banque-de-graines

[3] Idem

Autre source : L’art de la fausse générosité, la Fondation Bill & Melinda Gates, de Lionel Astruc, postface de Vandana Shiva, Actes Sud

–––––––––

Clément Collet-Billon
« Dissociation³ »
Acrylique, huile et glycéro sur toile,
70x180cm, 2022

Dissociation³

Ce tableau, dont le format panoramique rappelle les affiches publicitaires dans les rues de Kota Kinabalu, se compose de trois images a priori disparate : une capture d’écran d’un documentaire diffusé sur arte et intitulé Désobéissant.e.s !, une autre capture d’image extraite d’un reportage qui était visible toujours sur arte et qui s’intitule Chasse : les femmes s’imposent, et enfin, un packaging de bâtonnets de crème glacée dite « végane » de la marque Magnum.

L’industrie, ici agroalimentaire, à travers son marketing, nous surprendra toujours, et en embobinera toujours plus d’un. Ce n’est pas la première fois qu’une marque part à la conquête de nouveaux clients et tente de tirer profit des préoccupations et modes de vies dans l’air du temps. Apparemment, les innovations technologiques permettent de confectionner des crèmes glacées sans maltraiter des animaux – disons… peut-être pas directement puisque pour produire de telles marchandises, il aura fallu déforester aux quatre coins de la planète, donc détruire la faune (et la flore) locales pour cultiver de manière intensive les différents végétaux nécessaires à la fabrication de telles gourmandises.

C’est donc un élément excessif de ce tableau qui nous mettra sur la piste de son intention. Il y est question de défaut de logique, d’incertitudes quant aux changements à mettre en œuvre dans l’organisation de la société, et ainsi, dépasser les simples constats préoccupants. Ceux qui manifestent leurs désaveux de cette société qui se voudrait sans alternative paraissent peut-être irrationnels aux yeux des irrationnels tapis dans l’ombre. Grande réflexion.

Aussi favorable soit-il au mouvement mobilisé contre le dérèglement climatique, le documentaire Désobéissant.e.s ! ne donne quasiment aucun élément sur quel type de société adviendra une fois que le « ‘faut qu’ça change ! » répété en boucle sera pleinement considéré dans l’aménagement de la société. Ceci dit, nous partageons tous l’urgence à agir et entendons que les actions menées et passées en revue dans le documentaire se destinent à faire dévier le personnel politique et les dirigeants des grandes entreprises du cap qu’ils fixent. Une des mobilisations relatées dans le documentaire est reproduite sur la partie gauche de la toile. On y voit des monteurs Youtube retransmettant en direct le blocage des sièges de Total, EDF, de la Société Générale et du Ministère de la transition écologique à la Défense. La voix off nous informe que des milliers d’internautes envoient des e-mails pour saturer les boîtes de leurs cibles. Ce passage me paraît intéressant pour ce qu’il nous dit en creux.

Premièrement : Comment porter le plus fidèlement possible sa voix dans le débat public sans l’usage des technologies numériques ? Comment contrecarrer les campagnes de dénigrements sur les plateaux des grands media sans publier sa version sur Facebook ou Youtube ? Comment résister aux tentatives d’étouffement par des choix éditoriaux autres sans marteler ses messages sur la Toile ? Mais, quand il s’agit de mobilisation écologiste, la stratégique de communication par le biais des media sociaux pose, certainement à ses dépens, une épineuse question. Ce qui nous amène à notre deuxièmement : Une fois la tant désirée par les militants écologistes nouvelle organisation de la société possible, quelle utilisation décidera-t-on de faire des technologies numériques auxquelles nous sommes tous addicts et qui participent aux désastres environnementaux et humains tant par la fabrication de nos ordinateurs et autres smartphones que par le stockage des données dans les datacenters (cf. tableau + texte Extra(-a)activist #02) ? Et ce, sachant que nous avons tous éprouvé l’ubuesque arbitraire « essentiel / non-essentiel » lors d’un des épisodes de la crise du covid. Questions subsidiaire (et déplaisante) : les finalités des actions relatées dans le documentaire ne sont-elles pas seulement vouées à alimenter un spectacle par écrans interposés ? Telles sont les tensions dissociatives que soulèvent plus particulièrement la partie gauche du tableau, sans toutefois, à en croire l’inscription des minerais qui parcourt l’ensemble de la toile, appréhender ce dilemme avec condescendance et distance vis-à-vis des militants écologistes. Ces noms de terres rares et autres ressources naturelles extraites à divers endroits de la Terre entrent dans la composition des smartphones, certes, mais aussi de tout un tas de marchandises, comme celles liées à l’horlogerie, ou… la peinture. Les mots « manganèse », « zinc », « titane », « cobalt » ne sont pas sans rappeler la fabrication des pigments – même s’il existe aujourd’hui des imitations de bleu de cobalt, des rouges, des jaunes, des oranges de cadmium sans cadmium. Bref, quand bien même tout est conçu pour que nous dissocions les marchandises exposées sur les étals de la factualité de leur production, je ne peux me résoudre à exclure l’implication de ma pratique, la peinture, sur l’exploitation inhumaine des êtres humains et sur l’environnement. Nous sommes pris dans un piège duquel il est difficile de s’extirper.

Dissociation entre la marchandise présentée au consommateur et l’ellipse concernant l’étendue des étapes nécessaires à la fabrication de cet objet (exploitation minière, à l’usine…),

Dissociation entre la formulation de la critique d’un outil(-marchandise) et l’utilisation de cet outil(-marchandise) nécessaire à la diffusion de la critique de celui-ci,

Dissociation attachée à la stratégie employée pour éveiller les consciences, contraire aux constats et revendications…

Dissociation exponentielle.

Dans la partie droite du tableau, on peut lire, à nouveau, un défaut apparent de logique. En effet, on y voit une jeune-fille exaltée déclarer que, même pour elle, c’est un peu bizarre de vouloir devenir chasseuse alors qu’elle est végane. Mais le reste du reportage, Chasse : les femmes s’imposent, énonce une certaine logique… peu consensuelle. La chasse permet de réguler le nombre de chevreuil dont les prédateurs sont quasi-inexistants, et ainsi, de faciliter la régénération de la forêt. Les chevreuils empêchent la croissance des jeunes arbres. Pour marquer leur territoire ou en période de rut, ils frottent leurs glandes placées entre leurs bois sur les arbustes qui, dès lors, peinent à pousser. L’histoire ne dit pas qui est à l’initiative de ce reportage et si celui-ci sera instrumentalisé par un lobby de chasseurs.

–––

Retranscription en français des sous-titres :

« Au même moment, à la Base, Eliot mobilise des milliers d’internautes pour saturer les boîtes mails des cibles, pendant que des youtubeurs peaufinent la couverture de l’événement [l’occupation du siège de Total, EDF, de la Société Générale et du ministère de la transition écologique à la Défense] »

« Moi-même je trouve que c’est un peu bizarre de vouloir devenir chasseuse alors que je suis végane. »

––––––––

Clément Collet-Billon,
Extra(-a)ctivist #02,
Huiles et aérosol cuivré sur toile,
89x118cm, 2021

Extr(a-)activist #02

« “(…) Est-ce que tout, dans la datasphère, est sujet au détournement et au pillage ? On n’a plus qu’à rester assis là à pleurer sur notre sort ? (…)” » in « Le Silence » de Don DeLillo, p. 57, Actes Sud

La vidéo d’un orang-outan qui se bat contre une tractopelle qui rase la forêt de Bornéo ? Oui, bien sûr, cette vidéo qui tournait en boucle sur les media sociaux a capté mon attention. Nous ne pouvons que nous indigner de cette déforestation, surtout pour que des enfants – même adultes – gâtés se goinfrent de Nutella à la moindre occasion. Cependant, tout comme nous cuisinons en Europe avec de l’huile de tournesol ou de l’huile d’olive, dans le sud-est asiatique, on utilise de l’huile de palme pour se préparer à manger. Si cette huile n’entrait pas dans la composition de produits avec lesquels une industrie tente de nous rendre addicts, il faudrait tout de même aménager des espaces de plantation pour un usage local et quotidien, donc empiéter sur la forêt. La question sous-jacente qu’il conviendrait d’énoncer plus clairement suite à la déforestation est celle de l’utilisation de semences résistantes aux herbicides et tueuses d’insectes, destructrices de la biodiversité.

Le scepticisme envahit mes périodes ténébreuses. J’avoue ne pas bien discerner quel autre but que celui de contribuer au développement économique des géants de la Tech recouvre le partage de ce genre de vidéo sur les media sociaux. Partageons-nous une émancipation imminente ou devenons-nous tous acteurs de la capture de notre attention et de la collecte de nos données personnelles ? Une autre course à l’extractivisme est à l’œuvre depuis deux décennies. Les recherches sur un moteur de recherche, le contenu de nos e-mails, notre géolocalisation… toutes les traces que nous pouvons laisser sur la toile sont traquées par les grandes plateformes numériques qui assoient un peu plus chaque jour leurs positions hégémoniques. Entrant dans des lignes de calculs algorithmiques, ces précieuses données permettent aux plateformes d’affiner, de personnaliser les suggestions, d’anticiper les contenus que recherche chaque utilisateur, de provoquer de nouvelles envies, le tout jusqu’à rompre avec ce qu’il restait de la souveraineté des choix de chaque individu(-consommateur). L’agglomération de différentes données amassées au même moment chez différents utilisateurs d’une même application rend possible le service que l’application apporte, et, sur un temps plus long, améliore ses prestations. C’est ainsi que le GPS de Google Maps devient indispensable à notre quotidien, quand bien même l’application nous ferait flipper à nous annoncer l’état du trafic pour nous conduire à notre destination de mardi dernier avant même que nous ayons taper le prochain itinéraire à effectuer et que nous soyons totalement installés dans notre voiture.

Ces données se logent-elles vraiment en lévitation dans un espace cotonneux et éthéré savamment appelé le Cloud ? Deezer et Spotify ne vendent pas de disques mais un accès à une banque de données stockées dans des datacenters. La dématérialisation se matérialise autrement. Chanter les louanges des technologies numériques qui seraient en meilleur adéquation avec les enjeux écologiques actuelles est un mythe du capitalisme. Pour peu que nous nous intéressions à la fabrication de nos smartphones, nous nous doutons que l’extraction du tantale, du palladium, du graphite, de l’indium, ou du néodyme… (pour ne citer qu’eux), autant que l’assemblage des composants manufacturés à partir de ces minerais génèrent un coût environnemental et énergétique conséquent. Tout comme le design sophistiqué et dépouillé de nos bijoux de technologie occulte l’impact écologique lié à leur fabrication, nommer « cloud » les datacenters et leurs serveurs auxquels nous nous connectons à chaque utilisation d’internet participe de l’invisibilisation de la pollution générée par les émissions de gaz à effets de serre. La tendance à effacer toute réalité matérielle accablante ne se borne pas seulement à nous enfumer avec un « nuage ». Confondus avec d’ordinaires entrepôts, nichés dans d’anciens bâtiments industriels, et affublés du nom d’une société-écran de manière à brouiller les pistes qui nous mèneraient à Facebook ou un autre géant de la Tech, les datacenters se dérobent à notre regard. Ce qui contribue sans doute de notre dissociation entre les outils technologiques que nous utilisons et le désastre environnemental à l’œuvre…

Je n’irai pas jusqu’à vous divulguer un comparatif qui, bien qu’étayé par des chiffres, se révélerait hasardeux pour départager qui du secteur de l’aviation civil ou de celui du digital produit le plus de CO2. En effet, le secteur de l’aérien ne fonctionne pas sans datacenters. Lorsqu’en 2017, un datacenter de la British Airways tombe en panne pendant deux jours, ce sont 400 vols annulés et 75 000 passagers bloqués à l’aéroport d’Heathrow à Londres.

Le bon fonctionnement et l’entretien de ces fermes de données requièrent l’utilisation de climatiseurs dont les gaz fluorés qui, bien qu’ils se dispersent dans l’atmosphère en quantité moindre que le CO2, retiennent plus la chaleur dans l’atmosphère que ce dernier. Ces gaz fluorés mettront une éternité à se décomposer dans la nature (jusqu’à 50 000 ans pour le CF4). Ajoutons que nos datacenters sont extrêmement énergivores en électricité et qu’un tiers de la production d’électricité à l’échelle mondiale est issue de l’exploitation du charbon. Ce minerai ne génère pas uniquement des gaz à effets de serre lors de sa combustion. Son extraction modifie les reliefs, engendre la déforestation destructrice de la biodiversité, et augmente la concentration en sélénium dans les ruisseaux. L’eau est nécessaire, là encore en abondance, pour faire tourner les climatiseurs et refroidir les lieux où l’on stocke nos vidéos de chats et nos photos de vacances, ou tout autre donnée personnelle constitutives de cette pêche lucrative et convertibles autant en ciblage publicitaire qu’en matière digérable par la NSA, cette insatiable de la surveillance. Internet ne dort jamais. Accoutumés à cette impalpable continuité de service, nous consultons de façon pulsionnelle n’importe quel contenu à n’importe quelle heure de la journée. Nous nous prélassons dans le confort de l’immédiateté sans savoir comment tout ceci est possible, donc bien incapables de mesurer l’impact environnemental de tout ce cocon technologique. Afin de réduire de temps d’affichage de la page que nous voulons – impatients que nous sommes – à tout prix compulser, les mêmes données sont entassées dans plusieurs datacenters sur différentes plaques tectoniques. En effet, réduire le temps d’affichage des pages (le temps de latence) signifie raccourcir le trajet que les données doivent parcourir entre le datacenter où elles sont stockées et notre écran. Google aurait dupliqué sa messagerie Gmail six fois à divers endroits de la planète. Là-encore, il s’agit de palier aux éventuels difficultés qui affecteraient la continuité de service : si un problème technique survient dans un datacenter, un autre dans lequel les mêmes données sont dupliquées prendra le relais. La redondance des données implique la redondance de datacenters, ce qui provoque une démultiplication de la pollution.

Au forage des sols à la recherche de précieux minerais nécessaires à la fabrication de nos doudous numériques, s’ajoute la mine à ciel ouvert que nous, usagers d’internet, formons. Extraire nos préférences personnelles pour les intégrer aux calculs algorithmiques revient à étendre le principe de la publicité ciblée à tous les contenus susceptibles de s’afficher sur nos écrans. Pour toujours plus finement capter notre attention, des contenus ciblés, qu’ils soient journalistiques, politiques ou publicitaires, s’agencent et se confondent sur nos fils d’actualité. Tout se déroule sur le même écran, c’est-à-dire tout se perçoit avec le même niveau de conscience. Oint d’un processus décisionnel altéré, d’une instantanéité redoutable, je produis comme je consomme comme je vote comme je like.  

Ces considérations que je ressentais bien plus que je n’arrivais à les formuler m’ont conduit à imaginer ce tableau. En écho à la vidéo virale d’un orang-outan se rebellant contre une tractopelle destructrice d’arbres, je voulais peindre ce grand singe de Bornéo avec, en arrière-plan, un datacenter. Mais peut-être était-ce trop direct. Quand j’ai appris qu’un datacenter de 4,6 hectares appartenant à Apple est implanté à Maiden, une ville de Caroline du Nord (États-Unis), l’idée initiale a pris une tournure plus poétique, plus en adéquation avec ma pratique. J’ai instinctivement lié « Maiden » au groupe Iron Maiden et à ses pochettes de disques qui, adolescents, nous enchantaient sans commune mesure en comparaison à leur musique. Si l’on traduit mot à mot, « Iron Maiden », ça donne « pucelle de fer ». « Orang-outan » en malais s’écrit « orang hutan », ce qui signifie « homme de la forêt ». J’ai accolé « Maiden » à « Hutan ». Si on considère le groupe nominal comme agencé en langue malaise, on peut lire « jeune-fille », « pucelle », « vierge de la forêt ». Si on envisage le groupe nominal comme on l’écrit en anglais, alors on peut le traduire par « forêt de Maiden » ou, soyons fou, « forêt vierge ». Bornéo déforestée jouxte en arrière-plan le datacenter de Maiden.

Qu’elles relèvent d’une stratégie ponctuelle de lutte ou qu’elles soient prises dans un piège infernal, nos préoccupations écologiques affichées sur les media sociaux ne chancellent-elles pas à la lumière de l’impact environnemental causé par les technologies du numérique ?

–––

Principales sources :

L’enfer numérique, Voyage au bout d’un like, de Guillaume Pitron, éditions LLL, 2021

Technoféodalisme, Critique de l’économie numérique, de Cédric Durand, éditions de La Découverte, 2020

––––––––

Clément Collet-Billon
« En refoulé augmenté #01 »,
Huile sur toile,
89x130cm, 2021

En refoulé augmenté #01 et #02

« La surveillance et le contrôle sont inhérents à la communication numérique. (…) Chacun observe et surveille l’autre. Ce ne sont pas seulement les services secrets de l’État qui nous espionnent. Des entreprises comme Facebook ou Google fonctionnent elle-même comme des services secrets. Elles éclairent notre vie afin de pouvoir changer en capitaux les informations obtenues sur elle. »

in Dans la nuée, Réflexions sur le numérique, de Byung-Chul Han, Actes Sud, p.94

Clément Collet-Billon
« En refoulé augmenté #02 »,
Huile sur toile,
81x116cm, 2021

En 2004, l’« achat de Keyhole a été une étape importante pour Google, marquant le moment où la société a cessé d’être une société Internet exclusivement tournée vers les consommateurs et a commencé à s’intégrer au gouvernement américain. »[1] Keyhole, et la volonté de John Hanke de cartographier le monde avec le plus de précision possible, c’est l’ancêtre de Google Earth / Maps / Street View. Début des années 2000, « la société d’investissement en capital-risque de la CIA, In-Q-Tel, s’est particulièrement intéressée à Keyhole. » Et sa technologie se développa et s’expérimenta « en soutien aux initiatives » du Pentagone en Irak.

La recherche dans Google d’une image de l’attentat du 19 mai 1972 commis par le Weather Underground au Pentagone pour protester contre la guerre au Vietnam ne suffira pas à étancher la soif de Google de capter toujours plus de données sur moi, nous. La Google Car sillonne ta zone pavillonnaire et ne peut s’empêcher, par la même occasion, de renifler le trafic des wifi non-protégées — récupérant ainsi e-mails, informations médicales, fichiers audio et vidéo et autres mots de passe… Jusqu’à ce que The Intercept, le magazine en ligne qui a présenté les documents sur la NSA révélés par Snowden, nous alerte sur ce scandale, le scandale « Wi-Spy ». Je ne me fais pas de soucis pour Google.[2]

Le vice-président de la gestion des produits de la division Google GEO, John Hanke — toujours lui — lança, au sein de Google, la startup Niantic. Toujours désireux de cartographier le moindre détail du monde, mais au-delà de la rue, et de cibler les usagers avec des sollicitations publicitaires de plus en plus ajustées, la startup se tourna vers les jeux vidéo en réalité augmentée. En 2016, Niantic, séparée de Google, lance « Pokémon Go », ce divertissement à succès qui servira d’appât pour faire commerce de la pêche aux données personnelles d’apprentis géomètres qui s’ignorent.

En écho à la toile « Les botanistes Thomas Raffles et ”Mad” Ridley, ou les rafleurs du temps béni des colonies », la plante carnivore rafflésia est présente sous la forme d’un Pokémon.

–––

[1] in Google’s Earth: how the tech giant is helping the state spy on us, de Yasha Levine, article paru dans The Guardian le 20 décembre 2018,https://www.theguardian.com/news/2018/dec/20/googles-earth-how-the-tech-giant-is-helping-the-state-spy-on-us

[2] in Privacy Scandal Haunts Pokemon Go’s CEO, de Sam Biddle, article paru dans The Intercept le 9 août 2016, https://theintercept.com/2016/08/09/privacy-scandal-haunts-pokemon-gos-ceo/

–––––––––

Clément Collet-Billon,
« Gulden globalization in a piece of VOC »,
huile, glycéro et aérosol cuivré sur toile,
85x125cm, 2021

Gulden globalization in a piece of VOC

En 1602, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, première société par actions au sens actuel, « (…) a obtenu de l’État néerlandais un monopole commercial sur l’ensemble du secteur constitué par les océans Indien et Pacifique. Pour assurer le négoce de ses actions, la première bourse permanente des valeurs, longtemps la plus importante dans le monde, a été créée peu de temps après à Amsterdam. Dans la mesure où les titres de propriété pouvaient être librement négociés, on rendait la propriété fluide et abstraite, découplée des personnes et des lieux. À la différence des sociétés de commerce qui avaient jusque-là existé, la Compagnie avait en principe une durée de vie illimitée. Elle fut en outre la première société à limiter la responsabilité des actionnaires à la valeur de leur action. Cette innovation semble aller de soi aujourd’hui, mais c’était en fait quelque chose de monstrueux. Pour la première fois dans l’histoire économique, les investisseurs ont eu un droit formellement reconnu de ne pas assumer avec leur propre fortune les pertes et les dommages provoqués par l’entreprise qu’ils soutenaient. Inversement, ils avaient à peine voix au chapitre en ce qui concerne les décisions de la compagnie ; c’est aussi la raison pour laquelle ils n’étaient pas tenus responsables pénalement des crimes qu’elle commettait. Ils encaissaient simplement les dividendes de 16% qui leur étaient garantis et n’avaient sinon à se préoccuper de rien.

La Compagnie a ainsi poussé à l’extrême le processus de désencastrement de l’économie hors du ménage (en grec : oikos). Elle était libérée de tout lien aux êtres humains, aux lieux et aux relations sociales réelles, ainsi que de toute responsabilité humaine. Autrement dit, elle devenait une sorte d’entité métaphysique, immortelle comme les anges, et comme eux dénuée de tout ancrage spatial.

Le pouvoir économique de cet être non terrestre n’a cependant pas pu être imposé sans le recours massif à la violence physique. Dès sa fondation, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales a obtenu le droit de constituer sa propre armée à l’aide de mercenaires qui devaient lui prêter serment. Au cours du XVIIème siècle, la Compagnie anglaise des Indes orientales a elle aussi obtenu peu à peu les droits de lever des troupes et de mener des guerres à sa guise, de battre sa propre monnaie et d’exercer la pleine juridiction, au pénal et au civil, « sur toutes les personnes appartenant à ladite compagnie ou relevant de son ressort. » Les compagnies de commerce étaient donc des formations simili-étatiques aux territoires flottants. Chacune d’entre elles était régie par un gouverneur chargé de commander non seulement aux employés de la Compagnie, mais aussi aux populations vivant dans les contrées qu’elles avaient colonisées. Dans ces firmes, les tyrannies économiques et militaires étaient réunies dans les mêmes mains.

Le génocide subi par les habitants de l’île indonésienne de Bada Neira en 1621 illustre l’action de ces compagnies hors d’Europe. Les Hollandais étaient là-bas surtout intéressés par la noix de muscade qu’ils pouvaient revendre en Europe en faisant des bénéfices fabuleux. Mais les Bandanais n’étaient pas disposés à accorder un monopole aux Hollandais. La toute jeune Compagnie des Indes orientales rappliqua alors avec des milliers de mercenaires et fit perpétrer des massacres. Un an plus tard, les Hollandais avaient obtenu le monopole tandis qu’il ne restait sur l’île plus que 1000 habitants sur les 15 000 qu’ils avaient trouvés à leur arrivée. En attendant la florissante Amsterdam était devenue la ville la plus riche d’Europe, célèbre pour ses arts et sa libéralité. Les actionnaires de la Compagnie ne se salissaient même pas le petit doigt avec les crimes commis par la firme qui, en leur nom, ravageait le Pacifique. Au lieu de cela, ils débattaient au sein de leurs cercles de discussion raffinés des mérites respectifs de peintres comme Frans Hals ou le jeune Rembrandt, auxquels ils commandaient des portraits. L’« âge d’or » des Pays-Bas a été en même temps l’unes des époques les plus ténébreuses de l’histoire indonésienne. L’avènement de la civilisation européenne a été structurellement lié au déchainement de la barbarie de l’autre côté du globe. Mais la plupart des citoyens ne pouvaient voir un tel lien, masqué qu’il était par différentes couches d’abstraction qui se sont cristallisés en institution dans la société par actions. »[1]

J’ai intitulé ce tableau avant d’avoir connaissance de ce passage. Coïncidence.

À travers une brève explication des jeux de mots qui sillonnent le titre de ce tableau, « Gulden globalization in a piece of VOC », voici pourquoi l’ensemble concorde parfaitement. Tout d’abord, le lien entre les arts et la Compagnie : « a piece of VOC » sonne proche de « a piece of work » qui signifie « une œuvre d’art » en anglais ». Et « VOC » ? VOC est le sigle en néerlandais de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales. Ensuite, « gulden », qui désigne la monnaie néerlandaise et que nous avons traduit par « florin » en français, se rapproche de « golden », « doré » en anglais. « Globalisation du florin »… « globalisation dorée ». Le billet reproduit en filigrane, tel une signature moucharde Getty Images, est un florin de la banque javanaise (Indonésie) distribué en 1925, c’est-à-dire durant la colonisation néerlandaise. Le billet est à l’effigie d’un type dont j’avais évoqué l’existence sur un de mes tableaux réalisés en 2017 et intitulé « Plagiarius in Maluku ». Il s’agit Jan Pieterszoon Coen, célèbre gouverneur de la VOC ayant orchestré en 1621 l’expédition génocidaire sur l’île de Banda Neira dont parle la citation ci-dessus. Je ne pense pas qu’au début du XXème siècle beaucoup de locaux voyaient régulièrement les billets qui circulaient sur l’archipel, mais qu’ils soient ironiquement à effigie du responsable d’une des périodes les plus sombres de l’histoire indonésienne en lien avec l’expansion néerlandaise et ses visées monopolistiques sur les épices me laisse pantois.

En toile de fond, on peut voir l’entrée de « Benteng Amsterdam », qui se traduit par « Fort Amsterdam ». Ce poste défensif est situé sur l’île d’Ambon (archipel des Moluques, Indonésie). Il fut construit par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales durant la première moitié du XVIIème siècle, toujours pour les mêmes raisons : le commerce lucratif des épices. « Tyrannies économiques et militaires réunies dans les mêmes mains », nous dit Scheilder.

–––––

[1] in La fin de la mégamachine, Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement, de Fabian Scheilder, Éditions du Seuil, pp.200-203

–––––––––

Clément Collet-Billon,
« Les botanistes Thomas Stanford Raffles et ”Mad” Ridley,
ou les rafleurs du temps béni des colonies »,
Huile sur toile,
100x130cm, 2020

Les botanistes Thomas Stanford Raffles et ”Mad” Ridley, ou les rafleurs du temps béni des colonies

Il n’est pas rare que la suspicion s’installe quand je lis des articles de presse qui ne tarissent pas d’éloges à propos de personnages passées à la postérité. Ces flagorneries minorent souvent les implications notoires dans des processus historiques peu reluisants, comme l’expansion coloniale européenne. Certains historiens préfèrent se ravir de ce qu’ils désignent comme la manifestation d’un vif intérêt pour les cultures locales, tout en omettant de dire que ce qui était offert à la Métropole était le fruit de pillage. Ainsi l’ardent défenseur de cultures lointaines ne pouvait qu’accomplir sa mission d’administrateur colonial avec comme principal souci le bien de l’humanité. Il s’agit bien de l’affirmation d’un déni : la nomination d’un de ces personnages à la tête d’un territoire éloigné rimait surtout, avant d’être la démonstration d’un amour sans bornes pour une culture locale, avec la volonté de maitriser ce territoire, militairement s’il le fallait, en vue d’une implantation géostratégique liée à des rivalités entre puissances coloniales.

Fort heureusement, mes recherches sur Internet m’ont mené à des articles qui contrebalancent le récit hagiographique que nous livre Victoria Glendinning dans « Raffles and the golden opportunity » et dont une recension est parue dans « The Guardian »[1]. Certains articles, comme « The man who would be king » de Richard Gott (« The Guardian », toujours), vont même jusqu’à mettre l’accent sur les épisodes sanglants et les moins glorieux de la vie de Thomas Standford Raffes, comme l’organisation de la conquête de Java (Indonésie) en 1811. Avant d’en arriver là, c’était lorsque Raffles occupait la fonction de secrétaire du gouverneur de Penang (péninsule malaise) qu’il apprit à parler malais, atout majeur pour être, par la suite, envoyé comme gouverneur à Java. A la même période, il rédigea un mémoire qui convainquit son employeur, la Compagnie britannique des Indes Orientales, du potentiel de la région en termes de richesses associées à une situation géographique incontournable – sur la route maritime entre l’Inde et la Chine. Une opportunité se présenta en conséquence de l’annexion du Royaume des Pays-Bas par la France durant les guerres napoléoniennes. Les Indes orientales néerlandaises (l’actuelle Indonésie) plongèrent dans la confusion entre néerlandais et français. Dès lors, Raffles, accompagné de l’amiral Stopford, du colonel Wetherall, du général Rollo Gillespie et d’une immense armée de mercenaires transbahutée depuis l’Inde, en profita pour conquérir avec une grande brutalité Java. L’objectif était d’en faire “le centre d’un empire insulaire oriental”, « un “second Raj” (…) qui rivaliserait avec les possessions britanniques en Inde »[2], un territoire lucratif pour de nombreux colons blancs qui souhaiteraient s’y installer. Assurer la présence britannique sur l’île mobilisa 7 000 soldats. En 1812, l’aristocratie de Yogyakarta subit une profonde humiliation suite à l’attaque des cipayes (l’autre manière pour désigner les mercenaires indiens au service de l’armée britannique) qui endommagèrent le Kraton (le palais royal). « Le gouverneur Raffles, quant à lui, se préparait pour les célébrations de la victoire. “Les officiers supérieurs britanniques prennent alors place“, écrit le chroniqueur de Java [Pangeran Arya Panular], “rouge sang comme des géants qui viennent de dévorer des êtres humains“. Il décrit ensuite une scène où les Britanniques forçaient les courtisans à se baisser pour embrasser les genoux de leur nouveau gouverneur. »[3] 

Conjointement à ces excès de violence, 150 manuscrits issus de la bibliothèque du Kraton furent pillés. Raffles, en plus de s’adonner à la dérobade de manuscrits en langue malaise, s’avérerait être un plagiaire. Reconnu comme intellectuel et collectionneur, on sait moins que « (b)eaucoup de ses écrits étaient le travail non reconnu d’autres qui avaient commencé leurs travaux pendant la période d’occupation néerlandaise. Sa grande “Histoire de Java“, imprimée en 1817, était en grande partie dérivée des travaux préliminaires d’un érudit et naturaliste américain, le Dr Thomas Horsfield, qui avait été employé par les Hollandais bien avant que Raffles ne débarque à Java. Des travaux sur les antiquités javanaises avaient également été lancés par les Hollandais, notamment par le major H. H. Cornelius, qui travailla plus tard pour les Britanniques. Les recherches zoologiques de Raffles, imprimées par la Linnaean Society en 1822, étaient essentiellement l’œuvre de deux Français, élèves du baron Cuvier, qu’il avait volés. »[4] 

En 1816, dans un contexte européen d’effondrement de l’Empire napoléonien, le lieutenant-gouverneur de Java fut démis de ses fonctions pour ses mauvaises performances financières durant son administration à la tête de la colonie. S’avérant difficile à contenir et coûteuse, l’île de Java redevint, la même année, une possession néerlandaise. 

Mais Raffles n’abandonna pas pour autant le projet de freiner le monopole commercial néerlandais dans la région. Dès 1818, avec l’approbation tacite de ses supérieurs de la Compagnie britannique des Indes Orientales, il sillonna le détroit de Malacca avant de planter l’Union Jack sur l’île au bout de la péninsule malaise que l’on appelle aujourd’hui Singapour. Il s’agissait d’en faire un port franc— ce qui ne ce fit pas sans négocier avec – doux euphémisme pour dire acheter – les chefs locaux de ce territoire délaissé par les néerlandais.[5] 

Le miracle Singapourien avec lequel on nous émerveille continuellement, son accroissement démographique rapide lié au développement exponentiel de son économie, du commerce et de ses aménagements, nous ferait presque oublier que cette incarnation du processus d’accélération et d’intensification du capitalisme mondialisé tel que nous le connaissons actuellement est à l’origine de bien des catastrophes passées et à venir. 

La prise de Singapour par les britanniques redéfinit les sphères d’influence des deux puissances coloniales dans la région. En 1824, le traité de Londres officialisa la partition de la région entre les Pays-Bas et le Royaume-Uni. C’est ainsi que Singapour et Malacca passèrent sous le giron britannique et constituèrent avec Penang les Straits Settlements (les Établissements des Détroits) – pierre angulaire, pour l’Empire britannique, de la maîtrise des routes maritimes entre l’Inde et la Chine, mais surtout, du début de l’exploitation coloniale sur la péninsule malaise. La vulgate ne cesse de célébrer Raffles comme antiesclavagiste, passionné par l’héritage culturelle malayo-indonésien, la zoologie et la botanique, et, comme père-fondateur du miracle de la Singapour moderne. Ceci a pour effet de minimiser son implication volontariste dans une chronologie plus longue du processus d’expansion de l’Empire britannique. Si l’on a tendance à euphémiser l’épisode où Raffles était à la tête de la conquête belliqueuse et temporaire de Java, il nous semble aussi peu évident de faire le rapprochement entre la constitution des Straits Settlements (dont la prise de Singapour par les britanniques accéléra l’officialisation) et ce qui adviendra au début du XXème siècle sur la péninsule malaise : l’exploitation particulièrement inhumaine de la main d’œuvre d’immigrés indiens dans les plantations d’hévéa. L’esclavage aboli fut remplacé par une forme de servage lié à des impératifs de production à échelle industrielle du caoutchouc. C’est la ré-imbrication de ces faits dans un temps plus long qui m’ont conduit à peindre, à l’endroit du portrait de Raffles, la plante carnivore géante, endémique de l’archipel malayo-indonésien, et qui porte le nom de l’administrateur colonial (botaniste, nous dit-on), la rafflésia.

Le portrait peint à droite, celui de ”Mad” Ridley, nous propulse en un léger bond dans le XIXème siècle. De 1811-1824, on passe à 1888, année où Ridley arriva à Singapour en tant que directeur du jardin botanique. Ce botaniste était convaincu, de par le développement de la bicyclette, puis, du marché américain de l’automobile, de l’explosion imminente de la demande en caoutchouc. Il ne ménagea pas ses efforts pour, plus que d’implanter l’hévéa originaire d’Amazonie sur la péninsule malaise, trouver une méthode de récolte de la sève qui garantissait un rendement conséquent. La culture de café ne rapportait plus, elle ne tarda pas à être remplacée par le latex. D’ailleurs, c’est ce travail acharné en faveur du développement de l’industrie du caoutchouc qui valut à Ridley le surnom de “Mad“.[6] La production intensive du caoutchouc engendra, dans les plantations, au début du XXème siècle, l’exploitation particulièrement dure d’une main d’œuvre immigrée d’origine indienne. Quelques précisions ici : 

« Le recrutement était d’abord majoritairement confié à des agences indiennes de recrutement de travail pour dette (indenture labor), et concerna majoritairement une population tamoule du sud de l’Inde. Mais ce mode de recrutement proche de l’esclavage s’est avéré peu économique en raison du tarif élevé de ces agences et de la forte proportion des travailleurs serviles n’allant pas au bout de leur contrat : dans certaines exploitations, on estime entre 70 et 90 % le taux de mortalité des ouvriers durant leur première année (sans compter un grand nombre d’évasions).

À partir de 1910, l’indenture labor disparut au profit du kangani system qui recrutait à travers un intermédiaire, lui-même employé des plantations, envoyé en Inde pour embaucher dans son village et aux alentours. Le kangani était intéressé financièrement au recrutement et au maintien de l’ouvrier dans la plantation. Néanmoins, le recruté restait très souvent dépendant du kangani, car il contractait des dettes auprès de ce dernier qui, ayant souvent un rôle de petit commerçant, lui avançait l’argent lors de sa vie dans la plantation. Ce système apparut donc comme une forme de travail pour dette indirect. Une Commission à l’immigration indienne, mise en place à partir de 1907, visa à encadrer et stimuler l’apport en main-d’œuvre. Le débauchage fut interdit, de même que les mauvais traitements sur la population des ouvriers agricoles, pour ne pas décourager l’immigration. En 1908, le Tamil Immigration Fund collecta des fonds pour financer le transport de nouveaux travailleurs, tandis que le gouvernement indien commença à vouloir superviser l’émigration. À la différence de l’immigration chinoise, qui fut toujours volontaire et aidée par des relations qui procuraient généralement un emploi à l’arrivée, l’immigration indienne a donc été organisée sous le contrôle étroit des planteurs européens par le gouvernement, pressé par les impératifs du développement de l’agriculture d’exportation. Il faisait directement pression sur le gouvernement colonial des Indes et contribuait au financement du voyage de ces immigrés par bateau. Jusqu’en 1941, près de trois millions de travailleurs indiens ont ainsi immigré, dont deux millions dans le cadre de l’immigration aidée (par le gouvernement ou par les fonds privés tamouls) et environ huit cent mille hors système d’assistance. »[7]  

–––

 [1] in “My hero: Thomas Stamford Raffles” de Glendinning, paru dans  “The Guardian”, le 26/09/2012, https://www.theguardian.com/books/2012/oct/26/my-hero-thomas-stamford-raffles-victoria-glendinning et in “Raffles and the Golden Opportunity by Victoria Glendinning – review” de Isabel Hilton, paru dans “The Guardian”, le 16/12/2012, https://www.theguardian.com/books/2012/dec/16/raffles-golden-opportunity-glendinning-review

[2] in “The man who would be king” de Richard Gott, paru dans “The Guardien”, le 13 mars 1999, https://www.theguardian.com/books/1999/mar/13/books.guardianreview6

[3] Idem

[4] Ibidem

[5] In “Sir Thomas Stanford Raffles and the British Colonization of Singapore among Penang, Malacca and Bencoolen”, de Dr. Biagio Faraci, le 10/07/2014, http://www.singlish.it/raffles/

[6] in “Mad Ridley and the rubber boom” de Dr. Loh Wei Leng et Khor Jin Keong, paru dans “Malaysia History”, le 13/11/2011, https://web.archive.org/web/20130727152654/http://www.malaysiahistory.net/index.php?option=com_content&view=article&id=56:mad-ridley-and-the-rubber-boom&catid=47:economic-history  

[7] in « La Malaisie, un modèle de développement souverain ? » de Elsa Lafaye de Micheaux https://books.openedition.org/enseditions/4914?lang=fr

–––––––––

Clément Collet-Billon,
« Tintin-Tin Age during the Malayan Emergency »,
Huile sur toile,
100x130cm, 2021

Tintin-Tin Age during the Malayan Emergency

En arrière-plan sur cette toile, figure une mine d’étain en Malaisie au début du XXème siècle. Ce minerai fut l’une des motivations britanniques pour exploiter cette contrée. Étain se dit tin en anglais. Il suffit juste de doubler tin pour entendre la prononciation anglaise du nom du célèbre reporter Tintin. En plus de la redondance homophonique, il se trouve que « Tintin au pays des Soviets » est une bande dessinée anti-communiste, raison supplémentaire pour emprunter dans cet album une réplique lapidaire et pour l’associer avec une silhouette de Tintin issue d’une autre case de ce même album. Ainsi, dans une vision cauchemardesque, le grand reporter de notre enfance vient prêter main forte à un soldat britannique qui exhibe deux têtes coupées de présumées insurgés communistes au moment de ce que la puissance colonisatrice nomma la « Malayan Emergency » (L’État d’urgence malais, 1948-1960), période durant laquelle les britanniques, soucieux de sécuriser leurs intérêts économiques en Malaisie, et, plus généralement, de pérenniser libéralisme économique sur ce territoire, réprimèrent pendant douze ans l’insurrection – amalgamée sous le terme de – communiste. Les récits officiels, tant malaisien que britannique, de cette période nient l’importance de la guérilla communiste dans l’accès à l’Indépendance de la Malaisie. En désignant de cette manière l’ennemi, les britanniques influèrent sur les imaginaires et retournèrent la situation à leur avantage : nous faire croire qu’ils ne s’opposaient pas aux revendications indépendantistes, mais qu’ils s’inquiétaient de libérer la péninsule malaise de « terroristes » communistes.

–––––––––

Clément Collet-Billon
« Hématicônes »
Huile sur toile,
120x180cm, 2020

Hématicônes

Avec ce photomontage entre un monument aux morts à Kuala Lumpur appelé Tugu et un arrière plan reflétant une américanisation du monde dans une autre ville de Malaisie, l’absence d’alternative autre que le libéralisme économique s’imbrique intimement aux narrations militaires et nationales du pays pour y révéler son versant le plus sanguinaire. En effet, au premier plan, le Tugu, qui, reproduit ainsi, ressemble à des petits soldats pour les enfants, évoque plusieurs périodes de lutte : celle pour se libérer de l’occupant japonais durant la seconde guerre mondiale, puis pour déterminer l’orientation politique et économique du pays durant le processus de décolonisation. 1/ Au début des années 40, ce furent les communistes de Malaisie qui, armés par les britanniques, combattirent contre l’occupant japonais. Après la capitulation japonaise, les communistes ne restituèrent pas la totalité des armes aux colonisateurs britanniques et les cachèrent dans la jungle en prévision d’un probable conflit pour l’Indépendance de la Malaisie. 2/ Lors de ce conflit mal nommé « état d’urgence », l’indépendance se jouait entre les communistes opposés à l’impérialisme britannique et les aspirations nationalistes soutenues par les britanniques soucieux de sécuriser leurs intérêts économiques dans la région. (cf. le diptyque « Moi, ce que je fais, c’est politique #01). 3/ Puis, en 1963, lors du rattachement des possessions britanniques du nord de Bornéo à la Malaisie péninsulaire, le Président indonésien, « champion de l’anti-colonialisme et de l’anti-impérialisme en Asie du sud-est », Sukarno refusa de reconnaître la nouvelle Malaisie. « L’Indonésie, d’entrée de jeu, a dénoncé le nouvel Etat de Malaisie comme une manifestation du néo-colonialisme, comme une pure création britannique destinée à perpétuer la domination militaire et économique de la Grande-Bretagne dans cette région. Quelques semaines plus tard, pour combattre cette nouvelle « poussée d’impérialisme », des « volontaires » indonésiens s’infiltraient (…) dans la partie nord de Bornéo et commençaient à se heurter aux forces anglo-malaises. » Ce fut le début de la Konfrontasi (confrontation) qui s’achèvera en 1966. A l’arrière plan du tableau, on peut voir un plagiat d’une des célèbres sculptures de Robert Indiana et un taxi jaune qui pourraient nous induire en erreur concernant le lieu de la prise de vue. Ces éléments exportés partout dans le monde, même dans le nord de Bornéo, incarnent le capitalisme indissociable d’un décor américanisé. La mise en relation directe entre le monument du Tugu et une contrefaçon d’une œuvre iconique du pop art américain jouxtant un taxi jaune malmène l’idée que le libéralisme économique actuel semble s’imposer naturellement et pacifiquement. Il s’accompagne plutôt de luttes psychologiques et sanglantes pour éliminer les trop fortes oppositions à la mise en place de ce système économique mondialisé qui n’est rien d’autre que l’accaparement des richesses par une clique au pouvoir. Mon travail est en passe de devenir le double monstrueux du travail de Koons.

–––––––––

Golden Globalization

Clément Collet-Billon
« Golden Globalization »,
Huile sur toile,
120×180 cm, 2019

Golden Globalization

Avec ce tableau sur lequel plusieurs images se superposent, je continue de tracer un sillon mêlé de Sots-art, de Figuration Narrative et de Critique Institutionnelle, un sillon entamé avec les tableaux Plagiarius in Maluku et Des gens biens “collaborent“ sur le vol LVMH370. Intitulé Golden Globalization, ce nouvel élément s’inscrit dans cette logique de dépassement de la mise en abîme tautologique de rigueur pour ouvrir les tiroirs du refoulé et du masqué, et plus particulièrement ici, déceler ce que cache une campagne en apparence bienveillante, diversion somnifère ou focalisation sur les contradictions parfois inextricables constitutives des identités de la population malaisienne.  La campagne 1Malaysia – déclinée début des années 2010 à l’envi sur tous les supports de communication – fait ressurgir le fantôme de la période coloniale (1874 -1957) durant laquelle, conjointement à l’exploitation des ressources minières et à la production de caoutchouc liée à la culture de l’hévéa, les britanniques catégorisèrent la population de la péninsule malaise en trois « races », « Malaise », Chinoise », et « Indienne ». Ce découpage source d’une éthnicisation des inégalités qui engendrera un épisode traumatisant pour l’ensemble de la population malaisienne, les émeutes du 13 mai 1969, structure encore la société malaisienne jusqu’à en devenir un enjeu politique prégnant et instrumentalisé.

« (…) [c]e multiculturalisme (la présence simultanée de grandes communautés religieuses et ethniques distinctes) se traduit par une séparation des systèmes éducatifs, des partis politiques et par une structuration ethnique des professions et de la géographie humaine. Les inégalités et la pauvreté nourrissent un ressentiment qui va éclater de manière paroxystique le 13 mai 1969 lorsque des manifestations politiques dégénèrent en émeutes sanglantes opposant les Malais aux Chinois. Ce jour-là, des manifestations de militants politiques après les élections fédérales de 1969 tournent au conflit interracial où plusieurs centaines de Malaisiens d’origine chinoise sont tués dans les rues de Kuala Lumpur et de Penang. L’état d’urgence fut immédiatement décrété. Cette violence est attribuée à l’exaspération des Malais, les « fils du sol », face à leur pauvreté qu’ils comparent à la prospérité des Chinois. »[1]

Najib Tun Razak, l’ex-Premier Ministre et ex-Ministre des Finances de la Malaisie entre 2009 et 2018, s’inspira de son slogan 1Malaysia, synonyme d’une volonté d’apaisement et d’un appel à l’unité fraternelle entre les différents groupes ethniques institutionnalisés, pour renommer le fonds souverain d’investissement de l’Etat du Terengganu, 1Malaysia Development Berhad (1MDB). Najib Tun Razak, à la tête du fonds souverain,  comptait étendre son champ d’action à l’ensemble du pays. Mais dès le premier énoncé, ce fonds souverain d’investissement censé garantir à long terme le développement économique de la Malaisie en favorisant les partenariats internationaux dans, notamment, les domaines de l’énergie et de l’immobilier paraissait risqué, voire carrément suspect.[2] Avec comme toile de fond une classe dirigeante aux affaires qui entretient une communication nationaliste éscortée par ses frontières que seule la classe des dominés subit, le scandale ne tardera pas à éclater. En 2014, un lanceur d’alerte, Xavier Justo qui travaillait pour PetroSaudi, fait savoir au Sarawak Report, un blog de journalistes indépendants, qu’1 milliard de dollars aurait été détournés du fonds souverain malaisien à travers un joint-venture et des montages complexes entre 1MDB et PetroSaudi.[3] Après avoir décelé de graves lacunes de la banque BSI à Singapour en matière de blanchiment d’argent lié au 1MDB, le gendarme financier suisse, la Finma, a exigé – histoire de noyer le poisson – que la BSI soit dissoute en tant qu’entité indépendante avant son intégration dans la banque EFG.[4] La Finma a aussi sanctionné la Falcon Bank et Coutts, banques ayant facilité la circulation de sommes pillées du fonds souverain.[5] La justice américaine, quant à elle, enquête pour déterminer si l’acquisition de biens immobiliers luxueux (le Time Warner Storage Unit à New-York, L’Ermitage Property à Beverly Hills, pour ne citer qu’eux…), d’un jet privé Bombardier Global 5000, de parts chez EMI Records, ou encore le financement de la production du film Le loup de Wall Street, etc… ne seraient pas le fruit d’un détournement de 3,5 milliards de dollars en provenance du fonds souverain 1MDB, et si les malaisiens profitent d’un réel retour sur investissements.[6] La justice étasunienne enquête sur le blanchiment de 3,5 milliards de dollars ponctionnés au 1MDB, des journalistes du Temps avancent un vol de 4,5 milliards de dollars[7], enfin, un rapport officiel de Malaisie parle de 7 milliards manquants et non comptabilisés dans le fonds.[8] Il est donc impossible de déterminer le chiffre exact des montants siphonnés. Difficile aussi, pour nous, hommes ordinaires, de dire à quoi correspondent ces sommes vertigineuses.  Grâce à cette réserve, Najib Tun Razak espérait s’assurer son maintien au pouvoir en arrosant les sympathisants locaux de la coalition en place depuis l’indépendance du pays. Mais le scandale précipita la chute de l’ancien Premier Ministre qui fait l’objet de 42 chefs d’accusation pour corruption présumée, blanchiment d’argent et abus de pouvoir.[9]

De plus, dans de nombreux articles sur cette affaire, un personnage central, bien que n’occupant pourtant aucune fonction officielle dans le 1MDB, apparaît – dès le départ – à toutes les étapes de l’escroquerie, visiblement dans des situations de conflits d’intérêts. Il s’agit du cerveau de l’affaire, bénéficiant de la complicité – peut-être passive – de Najib, et du soutien de banquiers corrompus. On l’appelle Jho Low. Surnommé aussi « La Baleine », ce jeune milliardaire malaisien a aisément, lors de ces études à Harrow à Londres, tissé des relations, qui s’avéreront utiles par la suite, avec les membres de puissantes familles du Moyen-Orient. Il se dit aussi proche de la deuxième épouse de Najib, Romah Mansor et de son fils, Riza Aziz avec qui le playboy joufflu assouvit sa passion pour la fête de façon régulière et ostentatoire. Pour son 31ème anniversaire, la flamboyante « Baleine » s’entoure d’un casting de célébrités telles que Léonardo DiCaprio, Robert De Niro, Kim Kardachain… et Britney Spears qui surgira d’un faux gâteau d’anniversaire.[10]

Ce même mystérieux réseauteur de Jho Low trop remarquablement crédité à la fin du film Le loup de Wall Street, fut remercié par DiCaprio lorsque l’acteur fut récompensé aux Golden Globes 2014 pour son interprétation du personnage principal du film, un trader escroc avide d’argent et autres excès en tout genre. Si ces preuves de gratitude à l’égard du milliardaire témoignent d’une amitié festive entre les deux hommes antérieure à la création de la société Red Granite productrice du Loup de Wall Street, ne signifient-elles pas aussi que Jho Low, conseiller non-officiel du fonds 1MDB, aurait facilité le financement de Red Granite ? Cette société est co-dirigée par deux amis de Jho Low, Joey McFarland qui est l’organisateur des fêtes dans lesquelles la Baleine parade avec des célébrités, et Riza Aziz dont je rappelle la position familiale privilégiée puisqu’il est le fils de Rosmah Mansor, deuxième épouse de Najib ; autrement dit, un des deux associés à la tête de cette nouvelle boîte de production à Hollywood est le beau-fils de Najib. Dès lors, une question se profile. Comment Red Granite créée en 2010, inconnu au bataillon et inexpérimenté dans le milieu du cinéma, a-t-elle réussi à débloquer des financements pour des projets aussi risqués que Le loup de Wall Street alors que d’autres vétérans d’Hollywood peinent à lever des fonds ?[11] En 2016, le Wall Street Journal dévoilera le chemin emprunté par 155 millions de dollars provenant de 1MDB et dont la destination finale était la production du film de Scorsese.[12]

Rosmah Mansor, qui préconisait de montrer à chaque écolier malaisien ce film – pourtant classé X en Malaisie – pour les prévenir contre l’immoralité et la cupidité du capitalisme,[13] est elle aussi inculpée de blanchiment d’argent et de fraude fiscale. Lors de perquisitions, la police a retrouvé plus de 500 sacs de luxe ainsi que 12000 bijoux d’une valeur de 273 millions de dollars.[14] Le Loup de Wall Street ne dénonce pas les frasques débridées d’un trader hors-limites, il prépare à la transformation idéalisée de la société où chaque individu se démènera dans une lutte fratricide pour l’enrichissement personnel, et acceptera plus facilement les privatisations à tout crin, la précarisation du salariat, la logique entrepreneuriale infiltrée dans toutes les sphères de l’existence, et la réduction à peau chagrin de la couverture sociale publique.

L’UTOPIE DE L’ABSTRACTION GÉOMÉTRIQUE DISPARAÎT PEU À PEU POUR LAISSER PLACE, EN CE LIEU D’UNE ABSTRACTION GÉOGRAPHIQUE, À UNE DYSTOPIE.

 

–––––––––

[1] in La Malaisie, un modèle de développement souverain ? de Elsa Lafaye de Micheaux https://books.openedition.org/enseditions/4914?lang=fr

[2] in The Newcomer’s Handy Guide to 1MDB – 2017 ! http://www.sarawakreport.org/2016/12/the-newcomers-handy-guide-to-1mdb-2017/

[3] idem

[4] in BSI coulée pour son rôle de plaque tournante dans le scandale financier malaisien, https://www.letemps.ch/economie/bsi-coulee-role-plaque-tournante-scandale-financier-malaisien

[5] in 1MDB, le scandale financier en 5 questions, https://www.letemps.ch/economie/1mdb-scandale-financier-decennie-5-questions

[6] in La plainte du Ministère américain de la justice qui détaille les détournements, https://www.justice.gov/archives/opa/page/file/877166/download

[7] in 1MDB ou la décadence des hyper-riches, https://www.letemps.ch/monde/laffaire-1mdb-decadence-hyperriches

[8] in The newcomer’s Handy Guide To 1MDB – 2017 ! http://www.sarawakreport.org/2016/12/the-newcomers-handy-guide-to-1mdb-2017/

[9] in 1MDB : The playboys, PMs and partygoers around a global scandal, https://www.bbc.com/news/world-asia-46341603

[10] in 1MDB ou la décadence des hyper-riches, https://www.letemps.ch/monde/laffaire-1mdb-decadence-hyperriches

[11] in Wolf of Wall Street Producer Was Jho Low’s Party Planner – HOLLYWOOD EXCLUSIVE ! http://www.sarawakreport.org/2014/01/wolf-of-wall-street-producer-was-jho-lows-party-planner-hollywood-exclusive/

[12] in Wall Street Journal Reveals The Money Trails from 1MDB To Wolf of Wall Street, http://www.sarawakreport.org/2016/04/wall-street-journal-reveals-the-money-trail-from-1mdb-to-wolf-of-wall-street/

[13] in Wall Street / Malaysian Money – EXCLUSIVE ! http://www.sarawakreport.org/2013/12/wall-street-greed-malaysian-money-expose/

[14] in 1MDB : The playboys, PMs and partygoers around a global scandal, https://www.bbc.com/news/world-asia-46341603

–––––––––

« Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370 »

Clément Collet-Billon
« Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370 »
huile sur toile,
120x180cm, 2018

Des gens bien « collaborent » sur le vol LVMH370

« Quel est le rôle pour ces hommes-là de l’art ? Dieu est mort. Dieu est mort, il n’est peut-être pas mort individuellement. Dans nos consciences, Dieu peut continuer à exister, mais collectivement, l’Eglise ne remplit plus la fonction. Quelle fonction ? Celle de laver les pêchés, celle d’être le menu commerce des indulgences qu’il y avait à la fin de la vie quand les vieillards terminaient leur existence, il fallait qu’ils viennent laver leurs péchés à l’église. Ça ne fonctionne plus comme ça ! L’art remplit cette fonction qui est de venir offrir une virginité. Parce que celui qui, comme Bernard Arnault, vient délivrer des centaines de millions sur l’art, ne peut pas être complètement mauvais ; alors que, dans le même temps, sa fortune peut être bâtie sur le mensonge – comme ça s’est produit par chez moi à Flixecourt. Sa fortune s’est bâtie sur des délocalisations en série, voire de placements de sa fortune dans des paradis fiscaux. » François Ruffin lors d’une allocution à l’Assemblée Nationale le 14 novembre 2017.

Dans la nuit du 7 au 8 mars 2014, le vol Malaysia Airlines Kuala Lumpur > Pékin, aussi appelé le vol MH370, disparaît des radars au moment du survol du golfe de Thaïlande. Une désintégration brutale est envisagée. Le corps de l’avion n’a toujours pas été retrouvé jusqu’à présent, juste quelques pièces sur l’île de la Réunion et sur une plage du Mozambique. Une mystérieuse disparition sans aucune explication officielle et des questions en suspens. Est-ce une défaillance technique ou humaine, un détournement, un attentat, ou un tir militaire qui a abattu l’avion, une bavure ?

Une histoire trouée, amputée, un silence propice à toutes les spéculations, une troublante histoire que l’on semble vouloir nous cacher, une histoire qui fait tâche, qui fâche. Mais de quelle histoire parle-t-on ? Ici, le MH370 n’est qu’une métonymie de la disparition, de ce que l’on tente d’étouffer par tous les moyens, de camoufler à l’abri des regards indiscrets, comme, par exemple, ce dont nous allons parler dans un premier temps, le passé collaborationniste de l’entreprise Louis Vuitton et du « nœud oligarchique » qui semble émailler l’histoire de cette entreprise, ou encore, ce dont nous parlerons dans un second temps, l’éventuelle possibilité de spéculer sur l’art liée à l’évolution et à la situation des ports francs dédiés à l’art, situés « avant » la frontière douanière du pays où ils sont implantés.

Sur le site Arrêt sur Images, on apprend comment a été censuré un article sur la collaboration économique ou comment des entreprises françaises ont maintenu des liens étroits avec le régime de Vichy et les nazis. Cet article[1] qui débute par les liens qu’entretenait Louis Vuitton avec le régime de Pétain, devait paraître dans le magazine Géo Histoire. Mais, le service de publicité Prisma presse, propriétaire dudit magazine, ne l’entendit pas de cette oreille. En effet, LVMH et sa filiale Louis Vuitton constituent un de ses plus gros annonceurs. Plus généralement, la menace réelle de coupures budgétaires et de devoir trouver d’autres sources de financements contribuent à ce que d’importants relais médiatiques et politiques restent favorables voire complaisants à l’égard du chef de file mondial de l’industrie de luxe, tenant ainsi à distance tout discours critique. Sur le passé peu glorieux de la marque, le site Arrêt sur Images rapporte un extrait de l’article censuré que voici :

« Lorsque Philippe Pétain installe son gouvernement dans les murs de l’hôtel du parc, à Vichy, toutes les enseignes de luxe qui, comme les joailliers Van Cleef & Arpels, y tiennent boutique, en sont chassées. Toutes, sauf une : le bagagiste Vuitton. La maison, fondée en 1854 par Louis Vuitton et mise à la mode par l’impératrice Eugénie (l’épouse de Napoléon III), est, en 1940, dirigée par son petit-fils Gaston. Ce dernier demande à son frère aîné Henry d’afficher de façon claire sa fidélité au nouveau régime afin d’assurer la pérennité de la marque. La maison Vuitton va ainsi fabriquer, dans des ateliers expressément constitués à cette fin, des objets à la gloire du maréchal Pétain et notamment 2500 bustes officiels [dont un est reproduit de manière fantomatique sur la toile en relation avec ce texte]. Henry Vuitton entretient par ailleurs de fortes amitiés avec les officiers de la Gestapo. Il est même l’un des rares industriels à être décoré par les nazis, en remerciement de sa loyauté. Une cérémonie durant laquelle les officiers de la SS et de la Wehrmacht arborent des uniformes dessinés par un tailleur de Metzingen, un certain Hugo Boss, et confectionnés par des déportés et des travailleurs du STO[2] ».

« Le nœud oligarchique », c’est ainsi que Monique Pinçon-Charlot nomme ce qui semble parcourir l’histoire de ce fleuron mondial du luxe dont l’actuel patron Bernard Arnault n’est autre que la première fortune de France. Dans une interview accordée à regards.fr, la sociologue analyse le terreau sur lequel a pu éclore et aboutir un projet comme la Fondation Louis Vuitton[3]. Elle nous dévoile ce qui a dû faciliter la construction de la fondation et l’obtention des accords nécessaires : l’implication directe de certains hommes politiques dans le groupe LVMH. L’exemple le plus frappant est la double casquette de Christophe Girard, à la fois adjoint à la Culture de l’ancien maire Delanoë, et directeur de la stratégie du groupe LVMH. Selon Monique Pinçon-Charlot toujours : « Les relations entre les socialistes et l’homme d’affaires ont joué un rôle central dans cette opération. Si Bernard Arnault a pu construire sa fortune, c’est grâce au premier ministre d’alors, Laurent Fabius, qui lui a offert à la fin de l’année 1984, pour un franc symbolique, le groupe Boussac-Saint-Frères. En échange de quoi le repreneur s’engageait fermement à ne pas licencier et à garantir la pérennité du groupe dans son ensemble. Dès que le contrat a été signé, il s’est pourtant empressé de dégraisser massivement pour ne garder que deux pépites : Dior et Le Bon Marché. Le conglomérat Boussac était propriétaire de la SARL Maillot Maurice-Barrès qui avait obtenu de la ville de Paris, en 1952, la concession en lieu et place du Jardin zoologique d’acclimatation. De telle sorte qu’en 1992, à l’expiration de cette concession de quarante ans, la Ville de Paris a soutenu le groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault »[4].

Et ainsi le groupe a pu ériger sa Fondation pour l’art contemporain à cet endroit. Un tel don, en apparence philanthropique, dans ce qui ressemble à une délégation de service public de la Culture, permet, en premier lieu, à Bernard Arnault d’accéder à une immortalité symbolique, de légitimer « une fortune acquise pas toujours de manière très réglementaire »[5]. Ensuite, il s’agit pour la marque d’allier à une maroquinerie qui pourrait se banaliser, une précieuse valeur ajoutée : la distinction liée à la culture, à Paris, à l’art de vivre à la française… Et cette opération, faussement généreuse et désintéressée, dont on pourrait se demander s’il s’agit de mécénat ou de la promotion de la marque, bénéficie, bien entendu, d’une défiscalisation à hauteur de 60% du prix de l’investissement. « Ce qui représente une somme considérable étant donné que le “bâtiment de moins de 4.000 mètres carrés a coûté entre 400 et 500 millions d’euros” »[6]. Enfin, mettons en perspective sur le long terme ce que représente ce vaste mouvement, identifiable à l’échelle globale, de charité ploutocratique. Pour Frédéric Lordon, ce mouvement, dessine un nouvel horizon qui tend vers un libéralisme toujours plus radical[7]. En effet, si l’Etat cherche de plus en plus des investissements privés pour accomplir ses missions d’actions publiques, il sera alors de plus en plus commun et fréquent de se demander à quoi sert l’Etat – en omettant de dire que le fonctionnement du capitalisme est aussi assuré par l’Etat à travers le droit, les règlementations, la monnaie… Casser l’Etat, et… « A l’unicité totalitaire du circuit financier de l’Etat fiscal se substituera la prolifération des transferts caritatifs privés, (…) Ce que faisait faire de mauvais gré la coercition de l’impôt, le libre élan charitable le prendra désormais en charge.[8] » La charité privée assurera-t-elle l’ensemble des postes actuels de dépenses de l’Etat ? Il y a fort à parier que non. Etant donné que la donation se veut comme le reflet du donateur, il est probable que le philanthrope s’émeuve plus aisément pour la haute culture ou pour lutter contre les ravages des mines anti-personnelles, au détriment du financement d’une école de quartier ou sur le sort d’un chômeur, devenu responsable de ce qui lui arrive.

Cette peinture est, comme souvent dans ma recherche, un déplacement, un constant mouvement entre éclipse et apparition. Depuis le début de ce texte, nous parlons de l’entreprise Louis Vuitton, de son passé collaborationniste, de son activité de mécène avec l’implantation de sa Fondation en lisière du bois de Boulogne à Paris. Pourtant, sur la toile qui accompagne ce texte, s’il y a bien un ouvrage architectural remarquable sur lequel le sigle de la marque est posé, ce n’est pas sa Fondation parisienne, mais une boutique au cœur du quartier d’affaires, de magasins et d’hôtels de luxe de Marina Bay à Singapour. Ce déplacement vers cette « dictature bienveillante » qui pratique le libéralisme économique sans le libéralisme politique, ne nous éloigne pourtant pas du marché de l’art. La cité-Etat a encouragé l’établissement du « Singapore Freeport », un hub artistique dédié à l’entreposage d’œuvres d’art en transit, un modèle initié et développé par l’entrepreneur et collectionneur d’art suisse Yves Bouvier[9]. Du fait de l’extension du marché de l’art vers l’Asie, et de la circulation des œuvres d’art au niveau mondial, un port franc dédié à l’art – et ses services spécialisés d’entreposage avant réexpédition ou entrée sur le territoire, de restauration, d’encadrement, de contrôles et d’authentification… – ouvre à Singapour en 2010. Les prêts d’œuvres d’art issues de ces immenses entrepôts vers les institutions muséales locales se font sans s’acquitter d’aucune taxe. Et c’est peut-être ce qui intéresse l’Etat singapourien : faciliter l’organisation de grandes expositions artistiques composées d’œuvres majeures pour attirer toujours plus de touristes avides d’événements culturels. Il faut souligner aussi que la création d’un port franc dédié à l’art à Singapour, dont Yves Bouvier est le maître à bord[10], doit aussi fluidifier les mouvements vers la succursale de la Pinacothèque de Paris à Singapour dont l’entrepreneur suisse est aussi l’un des initiateurs. Sûrement… mais, ajoutons qu’étant donné que les ports francs sont sous contrôle de la douane, cela signifie qu’ils se situent juridiquement « avant » la frontière douanière du pays où ils sont implantés, comme si les marchandises ne se trouvaient pas sur son territoire. Ce dernier point est sujet aux interrogations de la part de certains observateurs au regard de l’évolution de ces entrepôts. A l’origine, les ports francs dédiés à l’art devaient servir à abriter de la marchandise en transit, mais ils semblent avoir muté en véritables coffres-forts pour personnes fortunées puisque certaines marchandises y restent entreposées depuis plusieurs années. Une des raisons pourraient être celle-ci : avec la création de showrooms privés à l’intérieur de ces locaux, « (…) ils sont une bénédiction pour ceux qui spéculent sur l’art : les œuvres en transit aux ports francs sont suspendues de TVA (…). Même si elles changent de propriétaires plusieurs fois lors de ventes contractées dans l’entrepôt, seul l’acquéreur final paiera son dû dans le pays de destination », affirme ouvertement l’art advisor, Laurence Dreyfus[11]. Quant à l’avocate et docteure en droit Monika Roth, professeure à la Haute Ecole de gestion et d’économie de Lucerne, elle est plus alarmiste concernant l’éventualité d’optimisation fiscale et de blanchiment d’argent dans ces entrepôts : « Personne ne connaît le nombre de biens, le type de marchandises, les ayants droit, les changements de propriétaires des tableaux, vendus parfois à plusieurs reprises en un an, sans bouger des Ports Francs, (…). Il n’y a pas d’inventaire comportant ces données, mis à jour et conservé. (…) Même les assureurs ne peuvent estimer la valeur globale des biens, puisqu’ils ne sont pas tous assurés. »[12]

–––––––––

[1] Voir le résumé de l’affaire sur le site Arrêt sur Images, Vuitton/collaboration : censure à Géo Histoire, https://beta.arretsurimages.net/articles/vuitton-collaboration-censure-a-geo-histoire-mediapart-canard

[2] Idem

[3] Voir l’interview sur le site regards.fr, Monique Pinçon-Charlot : ”Les liens entre la mairie de Paris et LVMH sont aussi politiques”, http://www.regards.fr/web/article/monique-pincon-charlot-les-liens

[4] Idem

[5] Ibidem

[6] D’après Jeam-Michel Tobelem, voir l’article sur regards.fr, Fondation Louis Vuitton : Bernard Arnault ou l’art d’emballer le mécénat, http://www.regards.fr/web/article/fondation-louis-vuitton-bernard

[7] Voir l’article du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon, Invasion de la charité privée, https://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/LORDON/13372

[8] Idem

[9] Voir l’article dans les Echos, De Genève à Singapour, le business discret et florissant des ports francs, https://www.lesechos.fr/25/09/2014/LesEchos/21779-045-ECH_de-geneve-a-singapour–le-business-discret-et-florissant-des-ports-francs.htm

[10] Idem

[11] Ibidem

[12] Voir l’enquête de La Tribune de Genève, Les ports francs, ultrasécurisés et pourtant si risqués, https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/ports-francs-ultrasecurises-pourtant-risques/story/30708923

–––––––––

Plagiarius in Maluku

Clément Collet-Billon
« Plagiarius in Maluku »
huile sur toile,
120x180cm, 2017

Plagiarius in Maluku

Les mots sont importants, les lieux des prises de vue peuvent l’être aussi.

Ainsi, par une indication géographique, l’acception la plus commune du mot « plagiat » se dérobe pour dévoiler le premier sens étymologique de ce mot. Peindre une contrefaçon d’une nappe Louis Vuitton photographiée dans un modeste restaurant sur l’archipel des Moluques en Indonésie nous permet d’appréhender l’épaisseur du mot « plagiat », de lier deux thèmes principaux et récurrents de ma recherche : le système d’exploitation colonial exercé par les puissances occidentales et le thème du plagiat au sens large du terme.

Pour donner une brève explication à cette épaisseur concentrée dans cette toile à tiroirs, commençons par dérouler le fil du contexte historique. Lorsque les occidentaux découvrirent d’où provenaient la noix de muscade et le clou de girofle que leur vendaient les arabes, l’archipel des Moluques attisa la convoitise des portugais et des espagnols pour le XVIème siècle, puis, le siècle suivant, britanniques et néerlandais se disputèrent le monopole. Et ce fut la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales qui, en ce début de XVIIème siècle, s’installa durablement sur l’archipel avec comme volonté farouche de s’enrichir en obtenant le monopole du commerce des épices dans la région. « Les nouveaux colons édictèrent des traités inégaux avec les chefs de villages afin que le commerce des épices puissent leur revenir. » Ils contraignirent les habitants à se consacrer exclusivement à la culture de la noix de muscade et du clou de girofle, rendant la population locale dépendante de l’économie néerlandaise afin de se procurer d’autres denrées, ce qui se fit au compte goutte et conforta les tensions entre les néerlandais et les habitants de l’archipel. En 1609, une rébellion éclata suite à l’édification du Fort Nassau à Banda Neira. L’amiral Verhoeven et quarante-deux de ses subordonnés furent massacrés par des chefs locaux. La riposte des néerlandais fut sanglante – comme on peut le constater dans la reproduction encadrée par des pellicules de films, au centre de la toile. Il s’agit de la reproduction d’un tableau que l’on peut voir au musée de Banda Neira et qui retrace cette épisode terrifiant et encore gravée dans la mémoire de la population locale, celui de l’exécution publique au Fort Nassau de quarante-quatre chefs locaux orchestrée par le gouverneur de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales en 1621, l’infâme Jan Pieterszoon Coen. Objectif : soumettre les villageois. Dans tous les cas, la plupart périront lors d’un véritable génocide décrété par Coen. Les colons prirent alors pleinement possession des terres et les « hommes « manquants » furent remplacés par des travailleurs makassars (…), des coolies javanais (…), et des esclaves timorais et papous contraints de travailler dans les plantations de muscade. »

Ce bref résumé de l’établissement d’un empire commercial basé sur l’exploitation de la noix de muscade et de l’être humain privé de libertés, nous renvoie au sens premier de l’étymologie du mot « plagiat ». Ce mot nous vient du latin « plagiarius » qui signifie « celui qui vole des personnes libres, et qui les vend comme esclaves ». Ici, le mot plagiat ne s’entend plus uniquement dans le sens d’une contrefaçon, matérialisée par une nappe Louis Vuitton qui recouvrait la table d’un petit restaurant de l’archipel des Moluques. Dès lors, le mot « plagiat » s’accompagne des fantômes de l’esclavage, de l’histoire du capitalisme et de l’expansion coloniale, ainsi que de ses travailleurs invisibles, nos contemporains, sous-payés dans des usines délocalisées, dont le coût de production assure aux marques détentrices de la marchandise ostentatoire toujours plus de profit.

Le motif fleuri de la nappe nous déterritorialise constamment : sommes-nous devant un tableau floral vendu dans une galerie d’art de Mayfair, un quartier huppé de Londres, ou sommes-nous devant un tableau floral au motif « primitif » revisité accroché dans la galerie d’art des tours Petronas à Kuala Lumpur – pays dont la liberté d’expression est plus contrôlée ? Et puis, pour finir, ce logo Louis Vuitton nous renvoie au mécénat de la marque de luxe qui soigne son image et « se lave de ses pêchés », à cette instabilité des frontières entre industries de loisirs et arts ; idée que l’on retrouve aussi sur cette toile à travers la reproduction du logo de l’industrie cinématographique MGM avec son étonnante maxime « Ars Gratia Artis », qui se traduit par l’art pour l’art.