Jaune, la couleur des sentiments face aux mouvements des billets mauves

 

 

 

 

 

Suite à l’invitation du Collectif 0,100,  ce travail a été présenté à la Galerie Eponyme à Bordeaux, lors de l’exposition collective intitulée, « Faire du neuf avec du neuf, Ferdinand avec du vin »

 

En écho à mes longs textes publiés sur les media sociaux, ce carnet et les contraintes grammaticales qui l’accompagnaient furent l’occasion pour moi, grâce à une écriture concise, poétique, crue, teintée de colère juvénile et de fulgurances dignes des tracts syndicaux, de préciser et de clarifier les questionnements présents de façon récurrente dans ma pratique depuis quelques années déjà, questionnements autour du travail artistique, salarié, de l’anonymat, du nègre, du commanditaire. Retranscription ci-après du texte inscrit sur le carnet, « Jaune, la couleur des sentiments face aux mouvements des billets mauves » :

 

 

A la salle de sport, j’ai appris que Clara a 20 ans et qu’elle ne connaissait pas Queen.

Quand « Killing in the name of » fit secouer la tête d’une quarantenaire, elle me demanda s’il y avait eu un film sur Rage Against the Machine, groupe qu’elle ne connaissait pas non plus. Clara a 20 ans et je ne suis pas Spinoza. Je suis vieux.

 

Penses-tu qu’Infectious Grooves surlignera la contradiction qui sillonne ce carnet, tout comme ils l’ont fait au sujet de Rage Against the Machine dans un morceau intitulé « Do what I tell ya ! » ?

« Now you’re makin’ your political statement / Or are you trying to add to your financial statement / And let’s not forget the evil corporations / Then why is SONY the sponsor of your presentation? Bitch »

 

Sur les média sociaux, j’ai pu lire un statut qui me laissa de marbre :

« l’art qui ne questionne pas nos fonctionnements sociaux, c’est de la tapisserie. »

Je crains que ce carnet qui questionne nos fonctionnements sociaux fasse tapisserie parmi les 19 autres exposés.

 

Comme j’en ai ras la casquette de tous ces peureux dominants donneurs de leçons qui tournent en boucle sur tous les media pour préserver leurs intérêts de classe, je vais, moi-aussi, te faire la leçon, avec des formules qui ne veulent pas dire tout et son contraire, des formules moins creuses.

Contrairement à eux, j’ai rien à perdre, moi !

 

Chui dans un bus, je secoue de façon saccadée la tête comme un loriot d’Europe dans sa cage.

Chui pas une ado de 14 piges qui se demande sur un forum si un surligneur, ça peut passer ou c’est peut-être encore un peu trop gros, j’enfile mon Stabilo Jaune !

 

C’est la révolte des Stabilos Jaunes !

 

« Yellow swan », le remake du film « Black Swan », avec tonton Sliman parce qu’il ressemble à Vincent Cassel en plus cabossé ! Je vis mon rôle entre délire et réalité, une course effrénée, une déroute sans autre issue.

 

En soutif dans une camionnette, 20 euros, je te taille une plume.

Moins cher que de se faire couper les tifs dans un salon du centre commercial au Grand Parc. Hé, t’sais quoi ? La coiffeuse employée est toujours au SMIC et a une tendinite à l’épaule parce qu’elle… ne fait pas assez de sport (?).

 

Si l’art, c’est la vie, tu sais ce qu’il te reste à faire : passer ton diplôme d’aide soignant.e, et exercer dans le secteur. Tu pourras toujours dire que tu fais de l’art puisque c’est la vie, et en plus, tu feras vraiment dans le social !

 

Sauf que : si l’art c’est du travail, peut-il vraiment être assimilé à un emploi, un travail salarié ? Voici la définition d’un emploi, d’un travail salarié selon Laurent Cauvet, dans « La domestication de l’art », c’est à la page 63 :

«  (…) le travail salarié est une aliénation puisque c’est une activité contrainte selon des règles imposées par le patron, il a pour fonction unique de produire du profit et est donc synonyme d’exploitation. »

C’est quand même différent de notre conception d’un travail artistique, non ?

 

Au vu de la définition énoncée à l’instant, il y aurait toutefois un rapprochement possible entre le travail artistique et le travail salarié : en gros, si tu veux être payé en tant qu’artiste-auteur, il va falloir renoncer à exiger l’autonomie de l’art pour devenir le nègre du commanditaire qui a lancé son appel d’offre et qui t’engage (collectivités locales, grandes multinationales se lançant dans une campagne de relations publiques mal nommée « mécénat »…). – et encore, en théorie car certains chercherons à te carotter, le travail de l’artiste ne correspondrait-il qu’à une éternelle arnaque au premier job d’été ?

 

En règle générale, l’artiste-auteur est très rarement payé – et les ventes éventuelles ne garantissent pas qu’il rentre dans ses frais au regard de l’investissement personnel et matériel inhérent à une pratique étalée sur plusieurs années – ; le nègre, quant à lui, est rémunéré pour une commande précise, avec forcément des attentes formatées…

 

Avec ce que tu viens de lire, tu peux saisir à quel point ce carnet est, pour moi, l’occasion unique de préciser de façon plus directe ce que je développais déjà, mais de manière plus allusive, en 2014, dans la série (g)Hostwriter, et en 2011, sur une toile peinte à l’huile où l’on peut voir un minuscule employé de la voirie écrasé par le Perdana Putra Complex, une sorte de Maison Blanche version malaise – et je ne citerai pas ici mes nombreux autres travaux sur ce sujet..

Ce que tu viens de lire sur l’artiste-auteur et le nègre me pousse à poser la question suivante : l’institution muséale nous accorderait-elle une fleur en nous invitant à exposer sans nous rémunérer ? Nous considérerait-elle encore comme des artistes-auteurs et non comme des nègres ? Quelle bienveillance ! Le commissaire d’exposition, les transporteurs, les encadreurs, les régisseurs, les graphistes et autres communicants, etc… sont tous payés… et l’artistes voit son nom inscrit sur toutes affiches de l’agglomération. Quelle fleur de la part de l’agglomération qui, obsédée par des questions d’attractivités du territoire, s’accaparera l’évènement ! Expropriation du travail de l’artiste ?

C’est bien connu, l’artiste achète son riz avec des tickets-reconnaissances. L’artiste, ce coolie drapé dans un tissu de fausse coolattitude qui déteint.

 

Hé, Annie Le Brun, inutile de titrer un de tes livres sur l’art contemporain, « Ce qui n’a pas de prix », on le sait déjà : les artistes-auteurs sont très rarement rémunérées.

« So, Annie, are you OK? / Are you OK, Annie? / Annie, are you OK? / Will you tell us that you’re OK / There’s a sign in the window / That he struck you a crescendo, Annie / He came into your apartment / Left the bloodstains on the carpet / Then you ran into the bedroom / You were struck down, It was your doom / (…) / You’ve been hit by—You’ve been hit by a smooth criminal. »

 

Je ris jaune depuis longtemps. Et loin de moi l’idée d’endosser le rôle du jaune lors d’un mouvement social, du traitre qui sabote une grève, qui se range du côté de la classe dirigeante pour espérer grappiller quelques miettes. Mais, soumis à la recherche permanente de nouveaux contrats, aux désidérata des décideurs et des possédants, il faut bien se rendre à l’évidence : le séduisant artiste est, sans doute à ces dépends, vraiment à l’avant -garde de… la précarisation généralisée du monde du travail.

 

Dans cette course à la pulsion scopique, je veux devenir une Stabilo cock dorée. Dans cette course à la visibilité comme promesse d’une ascension sociale, je suis une queue anonyme recherchant la renaissance faciale lors d’un tournage d’une séance de bukkake.

 

MBS… sais-tu à quoi correspondent les initiales de l’actuel souverain saoudien ? Encore un sans nom, oui, mais plus à l’aise que CCB.

CCB – char de carton Blinder.

CCB – cartographie des cryogénies blacklistées.

CCB – cylindre de Cyrus bordelais.

CCB – cumshot, cumshot, bukkake.

CCB, fais tourner, fais tourner…

 

Je suis ton Ernest T.

 

– « The show must go on »,

– « I want to break free »,

– « The invisible man »,

– ou les trois en même temps ?

 

À l’instar de mon habitude qui consiste à publier sur Facebook quelques notes sur ma pratique, j’ai tenu un petit journal papier teinté de colère juvénile, un texte similaire à un tract de revendications pour les droits des travailleurs salariés dans une entreprise, car la plus grande contrainte pour ce projet n’étant pas le carnet au format A5, mais le prix annoncé à la vente avant la réalisation même, étais-je toujours un artiste avec toute sa puissance critique envers nos fonctionnements sociaux et les contradictions liées à sa condition, ou allais-je obéir mutique et dissocié de mes intimes convictions tel un travailleur salarié productif, contraint par un rendement horaire, et encadré par des directives patronales ? Que je sache, ce n’est pas écrit sur un contrat.

Est-on engagé comme artiste pour sa capacité à se taire, sa capacité à se tenir, et donc à s’annuler ?

Bref.., la question du taux horaire m’a tout de même permis de mieux reformuler dans ce carnet toutes ces préoccupations qui irriguent mon propos depuis des années – l’artiste, le nègre, le travail, le commanditaire…

 

Tout d’un coup, la question du prix de vente devenait centrale alors que, d’ordinaire, ce n’est pas ce qui conditionne la production de nouvelles pièces. Au regard du prix défini préalablement à l’existence réelle de l’objet et de ce que je toucherai lors d’une éventuelle vente, il aurait fallu que j’y passe deux journées pour respecter le taux horaire du SMIC. Mais je suis incapable de te dire combien temps j’y ai passé. C’est inchiffrable. Dois-je compter juste le temps d’exécution ou tout ce que j’ai produit ces deux derniers mois – et dont tu peux voir certains échantillons ici ? Faut-il y inclure les temps de réflexion, depuis quand… depuis que j’ai pris connaissance du projet ou dois-je prendre en compte qu’il s’agit d’un processus étalé sur plusieurs années ? Une chose est sûre : je ne serai jamais payé à hauteur de tous les efforts fournis ! – quand bien même j’aurais passé dix minutes sur ce carnet. « Ce qui n’a pas de prix »,, chui d’accord avec ton titre Annie, mais tu parles d’un art contemporain tellement minoritaire et tellement loin de nous, que ton livre, j’aurais dû te le chourrer ! Pff… t’aurais pas été au courant, de t’façon… Telle est la situation.

Détestons les règles du jeu, pas les joueurs.

Acquiers cette œuvre ! Crois-moi, c’est une affaire ! C’est un beau condensé de ce qui s’est développé en amont. Multiplie le nombre de pages recouvertes par la hauteur d’un format A5. Multiplie le nombre de pages recouvertes par la largeur d’un format A5. Et je t’assure que tu as en ta possession un très grand format à un prix défiant toute concurrence !

 

Épilogue à propos d’un projet de réforme inaboutie qui mériterait une nouvelle discussion…

« Il y a eu un moment dans l’histoire où cette invisibilisation du travail de création a failli être renversée : ce fut durant l’entre-deux guerres, lorsque Jean Zay devint Ministre de la Culture sous le Front Populaire et qu’il tenta d’opérer une profonde réforme du droit d’auteur. Son but était justement de faire en sorte que les créateurs soient juridiquement reconnus et protégés comme des travailleurs et non comme des propriétaires. Il l’exprime de manière très claire dans l’exposé des motifs de la loi qu’il proposa en 1936 :

“L’auteur ne doit plus désormais être considéré comme un propriétaire, mais bien comme un travailleur, auquel la société reconnait des modalités de rémunération exceptionnelles, en raison de la qualité spéciale des créations issues de son labeur. L’assimilation de la protection particulière prévue en sa faveur à celle que le code du travail et le code civil octroient à l’ensemble des travailleurs doit donc être admise de plus en plus largement. C’est sous le signe du travail, et non sous le signe de la propriété, que doit être construit ce nouveau droit français accordant aux auteurs, dans leur intérêt propre, comme dans l’intérêt spirituel de la collectivité, la protection légitimement due à ceux qui forment, suivant la magnifique expression d’Alfred de Vigny, la « Nation de l’Esprit”. » (Jean Zay) [1]

 

P.-S. Personne ne m’a obligé à remplir toutes les pages de ce carnet, il s’agit juste de rester cohérent avec mes travaux antérieurs.

 

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[1] Voir l’article « Portait de l’artiste en travailleur exproprié », https://scinfolex.com/2018/09/05/portait-de-lartiste-en-travailleur-exproprie/