Gafamé

Moi, ce que je fais, c’est politique #02

« Que l’on y songe : le modèle esthétique de l’avant-gardisme n’est-il pas passé aujourd’hui dans l’esprit « entrepreneurial » ?

Innover est l’impératif absolu. C’est sur le modèle de la « création » artistique que se fantasme à présent l’entrepreneur. Plus échevelé que le poète dadaïste, il suscite des désirs inconnus pour des marchandises jusque-là insoupçonnées. Il doit impérieusement remuer les imaginations et les suspendre pour augmenter le chiffre de ventes. Et c’est peut-être cette radicale récupération du modèle de l’avant-garde qui explique le déclin historique des avant-gardes. Ce mouvement de récupération, qui peut se déchiffrer un peu partout (et pas seulement dans le spectacle publicitaire) je le nommerais volontiers « l’esthétisation de l’économie politique ». C’est l’art qui devient le paradigme de la production de marché, et l’artiste qui devient dès lors le paradigme secret de l’entrepreneur. (…) C’est l’entrepreneur qui se veut résolument un artiste. »[1]

Clément Collet-Billon,
« Moi, ce que je fais, c’est politique #02 »,
Huile sur toile,
115x140cm, 2020

Ce que ceci sous-tend et qu’il faut interroger :

« En tant que structures assimilées aux employeurs, les fondations d’entreprise, les galeries marchandes, les groupes d’édition et les maisons de vente ont un pouvoir qui devrait être explicité. Or, dans la plus pure tradition libérale, elles nient avoir une influence et nous renvoient à nos responsabilités individuelles. Le rapport de l’Inspection générale des affaires sociales et de l’Inspection générale des affaires culturelles nous rappelle que les diffuseurs s’estiment « non responsables des conditions de travail des artistes-auteurs » et qu’ils ont toujours combattu les cotisations de sécurité sociale, au point d’être aujourd’hui assujettis à une contribution trente fois inférieure aux cotisations employeurs*. » Leur attitude est sans équivoque : en tant qu’acteurs économiques conscients de leurs intérêts, ils refusent d’admettre que nous sommes des travailleur·ses de l’art, producteur·rices d’une valeur dont ils bénéficient.

Ces dissensions ne sont pas spécifiques aux domaines des arts visuels et du livre. Dans tous les secteurs, les puissances d’argent utilisent le travail indépendant pour s’exonérer des contraintes et pour conserver la maîtrise du marché. (…) Aujourd’hui qu’il est courant de voir un·e livreur·se à vélo se dresser sur ses pédales à minuit, tout le monde a compris que la plupart des indépendant·es ne l’étaient pas. Ils·Elles sont les client·es, les prestataires ou les fournisseur·ses de donneurs d’ordre déchargés de toute obligation. Ce faux-semblant n’est pas nouveau, il est même au cœur de notre histoire sociale. Au XIXe siècle, la forme typique d’exploitation par le travail est une fausse indépendance où des «ouvrier·es» – qui ne sont pas encore des employé·es, mais des artisan·es exerçant à domicile ou en atelier – produisent des biens et des services pour le compte de commanditaires qu’ils·elles ne rencontrent jamais. Les travailleur·ses n’ont pas de protection sociale et sont payé·es à la tâche, ce qui engendre des conflits avec les chef·fes d’atelier, dit·es «entrepreneur·ses», chargé·es de marchander les prix avec des «négociants». C’est ce qu’on appelle le «louage d’ouvrage», une organisation de la production dans laquelle les commanditaires, installés au sommet d’une chaîne de sous-traitance, captent l’essentiel de la valeur sans avoir la moindre responsabilité à l’égard des travailleur·ses.

Sous couvert d’innovation technologique, l’uberisation opère un retour à une configuration antérieure à la construction du droit du travail. Elle nous rappelle qu’en l’absence de règles communes, quand le capital est mobile et que le rapport de force se limite à des discussions contractuelles, la notion de travail indépendant cache une soumission totale aux lois du marché. »[2]

* « L’unification des organismes de sécurité sociale des artistes auteurs et la consolidation du régime », Inspection générale des affaires sociales/Inspection générale des affaires culturelles, juin 2013, p. 24 : « Comme on l’a vu plus haut, la contribution diffuseur est au taux de 1,1 %, alors que la part patronale des cotisations sociales employeurs est de 32,8 %. »

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[1] in « L’art et l’argent. Vers une nouvelle « Iconomie » » de Jean-Joseph Goux, essai issu du catalogue d’exposition « Le supermarché des images », p. 71

[2] Extrait d’un ouvrage stimulant d’Aurélien Catin, « Notre condition, Essai sur le salaire au travail artistique », pp. 28-29 :

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TRACISÉ

[10 ans de pratique artistique à travers le prisme de Facebook]

Voilà dix ans que je ne doute plus de l’existence des fantômes. Voilà dix ans que je ne laisse plus seulement les sites de vente en ligne envoyer des paquets à Facebook pour que ce dernier étoffe un profil-zombie de ma petite pomme. Il ne devait pas peser bien lourd. Voilà dix ans que, malgré toutes mes réticences, j’ai fini par céder et rejoindre la communauté des fantômes où chaque membre expédie toujours à un moment donné un « Au plaisir de vous y retrouver ! » Chairs dégoutées. « Entre le porno et le féminisme, on a tout gagné ! » J’ai souvent provoqué le rire quand j’énonçais cette phrase de façon péremptoire. Mais avec le recul, je comprends. À l’aide des smartphones, les prêches féministes, d’un mouvement de phalange, dégénèrent en scènes de confessions pornographiques, et inversement. J’avais donc omis un détail crucial : nous nous surexposons à des variantes de contenus qui, sans leurs répétitions ad nauseam, n’auraient sûrement pas eu une telle incidence sur notre perception du monde, notre comportement. Ennuyeux car nous n’avons rien à cacher, nous nous échinons à rendre extraordinaires nos vies dépouillées de toute aspérité. Ainsi, nous espérons racoler un putatif auditoire. Un sentiment de liberté nous enjoint à l’impudeur d’exposer notre sphère privée sans craindre pour elle. Liberté et surveillance se confondent. Certains pensent reprendre le dessus sur leurs vies, plus particulièrement sur leur bien-être, alors que les applications qui quantifient leurs efforts, leurs autodisciplines, sont de véritables caisses-enregistreuses. Du travail dissimulé, c’est ce à quoi nous consentons lorsque nous croyons naviguer furtivement en simple spectateur sur le net. Les traces que nous laissons à chaque connexion, l’heure, notre adresse IP, notre géolocalisation…, ce que d’autres appellent nos métadonnées, sont collectées, puis, tel un précieux minerai, raffinées autant en vue d’un ciblage publicitaire que d’une suggestion personnalisée destinée à happer l’attention. « Tu ne travailles pas à l’usine, encore moins au champ, alors, tu dois travailler à l’animation de ta page Facebook au moins quinze heures par semaine », me disait un compagnon de route de ces dix dernières années. Je protestais vivement. Je ne croyais pas aux pouvoirs thaumaturges du Réseau. Je ne crois toujours pas à ce que certains annoncent comme LA Solution : cet auto-entreprenariat de tous les aspects de nos vies vivement encouragé par les plateformes non-chosen des géants de la Tech. “Parado-do-do-do-do-do-dox – Que pasa? Paradoxx! / Yo! Feel the flow – Que passa? Paradox! / Gente adelante – You know it never stops!” « Ensemble, tous responsables ! », nos têtes sont mises à prix, négociables comme des marchandises. Moi-Daniel-Blake, j’allais publier des photos de mon cul sur Instagram pour vendre ma force de travail nue en version 2.0. Réduits à l’état d’objets, des nuées de subjectivités se projettent dans la lumière bleue outrécran. Bien que nous nous baignons tous ensemble dans ce perpétuel brouhaha numérique, nous nous réunissons sous la bannière du collectif des individus isolés, atomisés. “Escuchame! Alarma!”, braillent les aphones. La libération de LA parole ne peut se cantonner qu’à capter l’attention d’un auditoire. Mais elle ne doit pas non plus participer à l’empilement exponentiel de fichiers de police et de renseignement qui fonctionnerait tel un casier judiciaire bis bien plus néfaste, comme, par exemple, le TAJ. Ce fichier du traitement des antécédents judiciaires archive les enquêtes judiciaires en cours. Lors d’enquêtes administratives liées à un recrutement pour un emploi dit sensible (dans les secteurs de la sûreté aéroportuaire, dans l’administration… ), le TAJ est consulté. Ainsi, à la différence du casier judiciaire qui ne recense que les condamnations, l’inscription d’une affaire en cours au TAJ s’avère davantage entravante et déterminante pour occuper certains postes, et ce, quel que soit l’issue du jugement à venir. La présomption de culpabilité évince sournoisement la présomption d’innocence. Un jour, tous nos faits et gestes au-delà de nos relations avec l’institution judiciaire seront-ils répertoriés dans un vaste fichier qui conditionnera tous les aspects futurs de nos vies ?

Clément Collet-Billon,
« Le néo-suprématisme et son écrin-écran de capture »,
Huile sur toile,
1 m², 2020

C’est dans ce contexte d’accélération de la société de vigilance qui aspire même les revendications émancipatrices, dans ce contexte où chacun espionne l’autre, que je me suis amusé à pondre quelques pavés de prime abord inadaptés pour les media sociaux. Tant de par leurs longueurs que de par leurs densités multidirectionnelles, j’écrivais ces textes de tout mon corps et muscles tendus. Lors de la rédaction de ces véritables casse-têtes, je sentais les afflux sanguins dans mon cerveau et l’électricité dévaler mes terminaisons nerveuses. Je voulais que les lecteurs – si toutefois, il y en avait – ressentent ce que j’avais ressenti lorsque j’écrivais ces textes. Je voulais éreinter mon auditoire jusqu’au strabisme divergent, le traumatiser comme je l’étais à chaque fois que j’entendais le rappeur Sofiane débiter ses textes. Alors que je passais le plus clair de mon temps à passer à côté de ma vie plutôt qu’à frôler la mort, je publiais jusqu’au dégout les sublimations de mes ressassements et ruminations. Comme si ma vie et mon existence en dépendaient, la finalité de toute ma production artistique se résumait à marteler ma présence sur Le Réseau. Saturer mes apparitions textuelles d’une foultitude d’informations éparses clapotant à la lisière du marécage de l’incohérence me persuadait de ma non-soumission totale au diktat de la transparence. Je me leurrais. Que le ciblage publicitaire ne pipe rien à mon sabir n’empêchera pas la parfaite digestion d’une autre part de mes sécrétions relatives à mon onanisme technologique : mes métadonnées. Un jour, qui sait, la roulette américaine m’abattra. Les drones de l’armée américaine tuent, sur l’unique foi de métadonnées, des chefs talibans terrés dans des zones tribales. À ceux qui m’avaient déclaré la guerre, parfois à leurs amis qui n’avaient rien demandé (désolé), il fallait toujours que je scrute la faille de leurs déclarations pour glisser quelques petites piques dans le flux mes postifys – surtout quand je n’avais pas vraiment d’avis sur la question, et quitte à passer pour un hurluberlu, voire un réac’ à la mentalité octogonale. Dans cette atmosphère pudibonde où, sur chaque terrain, on dénombre vingt-deux arbitres pour un joueur, qu’il est bon d’être légèrement désagréable en parsemant de quelques outrances dadaïstes mes critiques de certaines apories discursives et autres formules creuses répétées à l’envi. D’ailleurs, il m’arrive de me demander s’il n’y a pas que les influenceurs « conscients » qui choient des #(eule) attrape-nigauds afin d’embobiner une audience. Car, quand bien même l’imaginaire de celle-ci serait chamboulé, elle participera plus à l’ascension d’une nouvelle star qu’à l’avènement d’une révolution. À l’image des vidéos d’un youtubeur surmené, mes contenus s’assécheront. Au départ, une dimension poétique ruisselait de mes billets et fertilisait ma pratique picturale. Mes notes éditées fluidifiaient ma manière de parler de non travail. Mais, sur le long cours, je peine à me renouveler. La frénésie de mes déclarations télématiques m’essouffle. Mon appétit textuel se déshydrate un peu plus à chaque post. Le lubrifiant se tarie. C’est douloureux. Je craque. Plus rien. Le vide remplace le climat de la sempiternelle exécration de toute domination à l’exception de la sienne. En cette fin d’année 2021 où l’épidémie du Covid-19 occupe toujours la une des actualités, plus grand monde ose encore dire que « la prison, c’est la Santé ! » Silence. Même pas d’apprentis épistémologues de la domination travestis en linguistes pour déplorer que la langue anglaise considère les animaux comme des objets car, que ce soit pour désigner les uns ou les autres, cette langue utilise le pronom neutre « it ». Pour l’emploi des pronoms féminins et masculins quand on parle des animaux en anglais ! Non ? bon… Ok, je ne suis pas diplômé de l’université de iels. L’architecture des media sociaux construites pour le clash, aussi déplorable soit-il, ne faisait plus florès sur Facebook. À moins que l’affaire Pavlenski / Griveaux n’ait provoqué un appel d’air vers d’autres plateformes plus respectueuses de la vie privée…

Clément Collet-Billon
« Entretenir des déliaisons »,
Huile sur toile,
60x160cm, 2020

Quoi qu’il en soit, les bouquets de prose acidulée me manquaient. Un soir enfin, je lus l’antienne d’un critique d’art fustigeant le street-art mainstream qui, entre autres, invisibilise(rait) les minorités et leurs propos. Personne ne se hasardera dans les commentaires à souligner que, si ce critique d’art blanc s’accordait avec ces remarques, la logique voudrait qu’il laisse des critiques d’art issus des minorités s’exprimer sur le sujet de l’effacement des minorités et de leurs discours par le street-art mainstream. Sans conteste, ces broutilles me désarçonnent. Sûrement parce qu’elles me propulsent dix en arrière, l’année de l’affaire DSK au Sofitel, l’année de mon exposition personnelle à l’espace29 à Bordeaux, SAISISSEZ VOTRE CODE. De l’ironie pouvait se déceler dans le conformisme de certains sujets peints exposés. Il y était beaucoup question du règne de la marchandise qui nous soumet, qui nous conduit à obéir à son code de valeurs. La marchandise est le dressage inconscient qui nous intègre à un système auquel il est difficile d’échapper. Comme fil conducteur à ce propos, j’utilisais la polysémie du mot « brand » qui renvoie au logo des marques ostentatoires qui nous marquent comme on marque au fer rouge le bétail, ou, par le passé, des esclaves fugitifs. Des préoccupations postcoloniales émergeaient clairement de travail balbutiant. Putain ! Quand j’y repense ! Dix ans ! Dix ans qu’à la publicité non rémunérée que je fais pour Adidas quand je porte une paire de leurs groles, s’ajoute, à présent, le travail gratuit effectué pour la première régie publicitaire au monde, Facebook. Dix ans que le régime autoritaire de l’auto-entreprenariat indéxé aux plateformes s’infiltre dans les secteurs d’activité et de la vie. Dix ans que progressivement les salles de sport ne salarient plus leurs coachs, que des livreurs indépendants tâcheronnent au quotidien pour une grande boîte comme Chronopost. Plus de dix ans que la multiplication des infirmières libérales est directement à imputer à la mise en place de cette tarification à l’acte entre autres destructrice du service public hospitalier. La réduction de la durée des séjours à l’hôpital implique que des infirmières libérales prodiguent à domicile les soins post-opératoires. L’hôpital en première ligne dans la lutte contre les infections nosocomiales. Dix ans que l’ancrage néolibérale accélère la démolition de toute protection sociale publique. Dix ans que je vois la propriété intellectuelle se substituer à la propriété privée lucrative. Ce tour de passe-passe liguera-t-il les artistes précaires aux grandes firmes de l’industrie culturelle afin d’éliminer des pans entiers de l’histoire de l’art récente jugée trop belliqueuse à l’égard de la figure de l’auteur ? Dix ans que la contractualisation à tout crin ne nous protège de presque rien, que ce virage économique à marche forcée appauvrit aussi la créativité des artistes. La même année que SAISISSEZ VOTRE CODE, je me retrouvais face à ce formateur, proche de l’université, qui se demandait comment un type comme moi, habitant, selon lui, dans la plus riche commune de l’agglomération bordelaise, pouvait-il produire un travail pareil ? « Auteuil, Neuilly, Passy, c’est pas du gâteau / Auteuil, Neuilly, Passy, tel est notre ghetto » « Avant d’énoncer toute critique de la race, veuillez vous assurer que vous résidez bien dans une tour HLM. » S’agissait-il d’une tentative de censure ou d’une question pertinente, bien que caricaturale ? Plus tard, il sauta à pieds joints sur les quelques éléments autobiographiques que je lui livrais par la bande : il suffisait que me choisisse un pseudo à consonance moyen-orientale et que je mentionne à mon appellation d’origine contrôlée, « franco-algérien ». À ses recommandations, il s’abstiendra d’ajouter que j’entretienne un teint halé et que je veille à ne pas couper mes cheveux trop courts pour que mes boucles ne frisent pas le ridicule. Voilà, cher Monsieur le critique de street-art, une fois mon auto-racisation achevée, m’objecterez-vous que témoignage et imposture réifiée se confondent ? La seule transparence qui vaille réside en cette réplique d’Orson Welles dans « F for Fake » : « Être hongrois, c’est un métier ! » Autre fait décisif pour moi durant cette année 2011 : une galeriste qui m’intimait, sans raisons valables, d’aller boire un verre en face et m’empêchait dans le même mouvement d’entrer voir l’expo le soir de son inauguration pourtant publique. À vous refroidir de poursuivre tout projet artistique… À radicaliser une jonquille… Ce geste, par sa fulgurance, réduisit à néant toute ma naïveté. Dès lors, je ne débusquais des professions de foi en faveur de la démocratisation de la Culture qu’un enrobage stratégique au service d’ambitions personnelles. À mesure que mon acuité cynique s’aiguisait, je jaugeais nombre d’interactions entre êtres humains à la lumière rasante d’intérêts économiques. Tout est question de classe. L’effroyable loi qui veut que nos goûts nous distinguent, « que nous soyons distingués ou pas, selon la définition », s’abattait sur moi. J’aurais pu ne pas vivre ces événements sans doute anodins pour nombre d’entre vous. Un an auparavant, je me risquais à jouer sur quelques mètres les funambules en tongs sur une fine bande de béton, unique passage entre un trou béant causé par un glissement terrain et une pente abrupte plongeant dans le turquoise de la Mer de Chine méridionale. L’épreuve de la vie aurait pu s’arrêter là, en 2010. L’année suivante, je ne connaissais toujours pas cette phrase de Sartre qui dit que l’« important n’est pas ce qu’on fait de nous, mais ce que nous faisons nous-même de ce qu’on a fait de nous. » Toutefois, mon inscription sur Facebook influerait quelque peu sur ma pratique artistique. À vrai dire, je ne peux garantir quel chemin parallèle ou quel hors-piste aurait emprunté ma pratique loin des réseaux sociaux. Nul besoin d’émettre des messages pour que, en tant que récepteur/spectateur/consommateur, nous succombions aux sirènes envoûtantes de ces réseaux. Même si nous évitons de traîner nos guêtres sur ses plateformes, nous nous confrontons à des lames de fond, à de nouveaux récits, à un « effet Wikipédia » qui inonde d’informations les manières contemporaines de raconter. Néanmoins, pas d’amplification des polarisations grotesques au sujet de polémiques insignifiantes et boursoufflées, pas d’engouements irrationnels pour des titres putassiers ne débouchant que sur des articles réservés aux abonnés, pas d’utilisateurs qui, par leurs comportements en ligne ce jour, balayent d’un revers la radicalité d’un discours pour lequel ils auraient donné leurs vies la veille… pas d’accès à toute l’étendue de cette comédie sans ouverture d’un compte Facebook, Twitter…

Clément Collet-Billon
« Pourvu que les GAFAM me traquent »
Huile sur toile,
1 m², 2020

À mon tour d’éprouver viscéralement cette farce. Je me pends au je. Ça prend aux tripes. Âme sonnée dans la cacophonique environnante, j’émets des déclarations en écho à d’autres. Je me crois acteur dans un espace social où s’atomisent les têtes. Comme il devient vital de répondre à un fil d’actualité customisé à mon image, mes diarrhées verbales et picturales manquent forcément leurs cibles. L’agencement personnalisé des informations défile différemment selon les écrans de chaque individu. Qu’importe ! Je ne modifie pas la casse. « Toi-même ! Bouclier Magique ! » Affirmation et humiliation tourbillonnent de concert au Royaume des narcisses. Sans ces visites assidues de mon fil d’actualité, me serais-je risqué à railler aussi ostensiblement des assertions fragmentaires souvent partagées et réceptionnées à fleur de peau ? Le corps de mes caractères exacerbe le corps de ma peinture. La nervosité de mes textes équivaut à toute l’hypersensibilité siphonné par ce monde parallèle, celui dans lequel les piétons impassibles de la rue marchent. Sur le trottoir, je veille à ce que ma cuirasse ne laisse rien transparaître aux passants indiscrets, alors que sur le Réseau, je livre mon intériorité comme je ne suis jamais passé à table. Je mythonne à petit feu. Je n’ai pas tant mangé que ça en vrai. J’exagère, pleurniche. En me justifiant sans cesse comme un gars qu’on accuse à tort, je deviens suspect. Je confesse camoufler mes origines sociales. Je crois qu’elles expliqueraient tout, jusqu’au type de jet qui sort de mon méat quand j’urine. La traque des « musulmans » qui ne seraient pas Charlie m’inquiète. Je boucle à saouler un corps inhumé dans la nécropole des bloqués. À des fins professionnelles, je tente en vain d’attirer l’attention du mouvement décolonial. ”Respect! Woke! What did you say?” De toute façon, je suis désorienté. Je m’égare. J’approfondis mon éparpillement. Je perds toute capacité à me concentrer. J’envisage le nombre de likes en dessous de chacune de mes peintures comme des intentions de vote. Les sondages sont truqués pour que les media sociaux puissent mettre en avant leurs candidats. La plainte que j’essayais le plus possible de bannir de ma peinture refait surface à mesure que je m’enfonce dans les abysses du monde parallèle. Sans cette activité chronophage sur les plateformes, peut-être que ma peinture aurait définitivement été débarrassée de toute émotion. Mon travail a peut-être été dérouté d’un scénario similaire à un film de science-fiction. Dans « Equilibrium », les œuvres d’art sont brûlées car elles susciteraient des émotions, celles-ci seraient nuisibles pour la survie de l’humanité. Sorti au même moment que la saga « Matrix » dont il s’inspire en termes d’esthétique, « Equilibrium » passa presque inaperçu. Dommage ! Parce que l’idée de la traque des déviants émotionnelles qui protègent des œuvres d’art me semblait une anticipation pertinente de notre époque, le pendant inversé des protestations que professent certains membres de la société civile contre certaines productions artistiques – quelles que soit le bien-fondé ou non de ces désapprobations et demandes de retrait. Mais je dois me résoudre à l’évidence : l’émotion n’a pas disparue pour autant. En ce règne où les plateformes privilégient les informations à fort contenu émotionnel afin de capter l’attention et de déclencher des réactions, les militants souhaitant mobiliser une large opinion à une cause devront miser sur l’efficacité passionnelle de leur communication. C’est à qui aura l’aura d’une toile de Maître. Le trouble esthétique d’une peinture interprétée ici comme litigieuse est remplacé par le vernis sensationnaliste d’une campagne que certains membres d’une minorité rapportent. « Minority Report », ce film de science-fiction où les dialogues sont débités à une cadence trop soutenue pour moi qui n’aie pas dépassé la seconde générale, nous frappe par la justesse de son anticipation qui se vérifie toujours un peu plus au quotidien. Dans cette fiction, les visions d’êtres mutants qui permettent à une brigade de police d’intervenir pour stopper net l’élan d’un individu à une milliseconde de commettre un crime ressemblent à ce qui unie les GAFAM et la NSA : l’obsession pour la prédiction des comportements où enjeux économiques et sécuritaires s’agrègent. Bientôt, nous ressemblerons tous à des sans-abris au regard absorbé par le vide. Lunettes métavers vissées sur le nez, nous plongerons dans les réseaux sociaux en immersion. Et il y a fort à parier que Mediapart relayera avec vigueur les revendications pour la reconnaissance du viol à distance. Ce portrait sombre des technologies numériques omet de parler des opportunités facilitées par ces mêmes technologies. C’est en partie grâce à Facebook que j’ai pu identifier ou suivre certains de mes pairs, certains acteurs locaux du milieu de l’art. C’est en partie grâce à Facebook que je partage, depuis cinq ans, un espace de travail à l’Atelier Raymonde Rousselle. Ces cinq dernières années à l’atelier ont commencé en fanfare, lorsque j’ai fouetté une toile sur laquelle j’avais reproduit une plaque de l’Avenue Gallieni à Mahajanga (Madagascar). Cinq ans… que je sais écrire Salama Tompoko. “Writing for all eternity / Colors…”

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Clément Collet-Billon
« L’antispécisme en tension »
Huile sur toile,
60x160cm, 2019

L’antispécisme en tension

On ne peut plus rien dire. Avant tout parce que de puissants oligarques se partagent les grands media. Ensuite, parce que l’on s’acharne sur les apparences, on s’échine à scruter la référence connotée négativement plutôt que de fouiller les subtilités des discours développés. Les quelques propositions artistiques autour de la cause animale et de l’antispécisme dont les discussions actuelles et la disparité des points de vue partagés en ligne me laisse perplexe et mal à l’aise : ont-elles pour but de réinvestir le mythe de « l’homme nouveau » censé devenir admirateur de l’œuvre de Goya, Chantal ? Un jour en bon antispéciste, dans l’optique que l’humanité accepte mieux sa part homosexuelle, on s’accommode d’une naturalisation poussée de l’homosexualité observée chez l’animal captif ou non ; puis, le lendemain en bon animaliste, un extraordinaire anthropomorphisme envers les animaux que nous élevons ou pas poussera certains penseurs à déclarer que si le lion n’a pas d’autres choix que de chasser l’antilope, nous, les êtres humains, au nom du bien-être animal, pouvons trouver des apports en protéines ailleurs que dans la viande, même chassée. Je ne pense pas qu’accorder des droits aux animaux soit complètement dénuer de sens puisqu’on légifère pour des êtres humains qui ne sont pas toujours en capacité de savoir ou de dire ce qui est bon pour eux, par exemple les enfants. Mais où donc, lors de ces discussions sophistiquées et séduisantes, s’arrête la notion d’injustice et de bien-être pour les animaux ? Même si je me suis résigné à ce qu’une abolition des hiérarchies entre les espèces ne m’autorise pas à dévorer, un soir, le jarret de ma voisine et, le lendemain, à me rassasier d’une cuisse de mouton, il n’en demeure pas moins qu’abolir les hiérarchies entre les espèces ne résout pas le problème de l’exploitation autant de l’homme que de l’animal domestiqué. Car au-delà d’une industrialisation à outrance, il faudra bien que nous mangions, donc que nous travaillions en ce sens. De plus, ré-envisager notre rapport au monde et plus particulièrement à l’animal pour éventuellement ne plus animaliser, comme cela s’est produit par le passé et se produit encore aujourd’hui, des pans entiers de l’humanité afin de mieux les dominer, les exploiter ou les réduire en esclavage, ne garantie pas que la classe dominante ne s’ingéniera pas à instaurer d’autres métaphores naturalisantes pour toujours mieux inférioriser et régner en Maître sur les classes laborieuses. Pour ma part, et c’est bien là le nœud de mon malaise, compte tenu qu’il a fallu des efforts et un temps faramineux pour commencer à faire reconnaître à la vision occidentale – notamment – l’humanité des peuples réduits en esclavage, colonisés, constamment animalisés – phénomène renforcé par un Code Noir puis par des législations spéciales pour les extra-européens, et enfin appuyé par des théories pseudo-scientifiques saugrenues -, abolir les hiérarchies entre les espèces entre-ouvrirait-il la possibilité, dans un mouvement inverse, d’une régression pour l’être humain ? Les mouvements animalistes et antispécistes, majoritairement citadins et occidentaux – quoi qu’on en dise -, ont l’air d’omettre que dans certaines régions du globe, il n’y a pas de tracteur pour labourer les champs. Ce sont les buffles qui, guidés par l’homme, tirent la charrue dans la rizière. Toujours dans un souci de limiter les souffrances animales, remplacerait-on, pour tirer la charrue, les animaux par des hommes… ou des femmes comme sur une partie du diptyque ci-contre ? Je précise que je n’ai pas « fabriqué » la publicité Dunlop de la première moitié du XXème siècle. Enfin, démêler la pluralité de points de vue d’un mouvement n’est pas l’objet de ce billet – et personne ne s’attèle vraiment à cette tâche d’ailleurs -, j’évoque juste mon ressenti par rapport à ces informations disparates que je peux lire, entendre ici ou là.

Post Facebook du 24/07/2019

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