Spiritual Indonesia

« Spiritual Indonesia »
Clément Collet-Billon, « Spiritual Indonesia, ou la mise à l’index de notre monde par les smartphones et les media sociaux », oil on canvas, 190x150cm, 2018

 

 

D’ici peu, les notes d’artistes seront des éditions papiers de leurs publications Facebook. Elles s’enchainent telles des phases du rappeur Alkpote, poétiques n’oubliant jamais le versant promotionnel. Ces derniers temps, la notion de censure a fréquemment été abordé dans mes posts pour en distinguer plusieurs types : la censure sur Facebook, la censure interne à un milieu, souvent invisible, liée aux pressions économiques, et la volonté de censure exercée par des groupes issues de la société civile à travers des actions médiatisés et spectaculaires.

Une des affaires de censure émanant de la société civile, les plus emblématiques dans le milieu de l’art contemporain français fut cette histoire rocambolesque suite à une plainte déposée en 2000 par l’association de protection de l’enfance la Mouette contre Henry-Claude Cousseau, alors directeur du CAPC de Bordeaux, les commissaires de l’exposition « Présumés innocents », Marie-Laure Bernadac et Stéphanie Moisdon-Tremblay, et 21 artistes ayant participé à cette exposition collective sur l’art contemporain et l’enfance. Le motif présumé de cette plainte: « la diffusion de message violent, pornographique ou contraire à la dignité accessible à un mineur » et la « diffusion de l’image d’un mineur présentant un caractère pornographique ». Je m’en souviens d’autant plus que, dans l’imaginaire caricatural administratif des appels à projets pondus par le Ministère de la Culture, ce fut un des membres de la population susceptible d’être le segment désigné comme étant « éloigné géographiquement et économiquement de la culture », qui me traina pour la première fois au musée d’art contemporain pour visiter l’exposition « Présumés innocents ». Et exceptionnellement, la première fois restera la meilleure. Par la suite, je ne sais pas s’il y a un lien de cause à effet, mais j’ai eu l’impression d’être face à des œuvres de consensus, rarement face à des œuvres comme lieux de conflit, productrices de pensées en confrontation. Parmi les œuvres exposés au CAPC lors de cette manifestation controversée, figurait cette photo marquante et déstabilisante de l’actrice Brooke Shields qui était encore une enfant pré-pubère ; elle posait nue, adossée au rebord d’une baignoire, très maquillée, comme une femme fatale, une sorte de Lolita. Gary Gross céda les droits de son cliché moyennant finances à Richard Prince qui le rephotographia, put le tirer à dix exemplaires et l’intitula « Spiritual America ». D’ailleurs, cette appropriation de Prince était si remarquable qu’en 2009, lors de l’exposition « Pop Life » à la Tate Gallery de Londres, Scotland Yard se demandait si le cliché n’enfreignait pas la loi sur l’obscénité. Suite à la visite de l’unité de la police britannique qui se charge de contrôler l’obscénité éventuelle de certaines publications, l’œuvre ainsi que le catalogue d’exposition furent retirée un jour avant l’ouverture officielle. Ici, on est donc passé d’un cas de tentative de censure orchestrée par un groupe issue de la société civile à un cas de censure liée à une institution d’Etat.

C’est avec ces quelques éléments des remous de la vie de cette pièce en tête, que je débute la réalisation en peinture de cette prise de vue d’une gamine indonésienne, plus apprêtée que ses consœurs pour mieux célébrer autant les divinités hindoues que les stars du r’n’b. Spontanément, sans que je lui demande quoique ce soit, elle pose, jouant innocemment la séductrice, la starlette, ce qui serait l’idéal de la beauté féminine que l’on nous rabâche à longueur de journée. C’est un peu gênant, c’est sûrement un jeu de son âge, peut-être aussi que, pour son âge, elle est plus éveillée que d’autres sur certains aspects de la vie, question taboue, en suspends.

Je ne suis pas un transsexuel en cours de transformation qui s’essaye à singer ce qu’il croit être une femme quand il s’abaisse, à renfort de mesquinerie et de superficialité, à tirer à boulets rouges sur tous les passagers du tramway ayant commis, selon lui, un « fashion faux-pas » ; je suis une femme qui produit des travaux forts.

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Post Facebook publié le 13/05/2018