Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370

« Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370 »
Clément Collet-Billon « Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370 » huile sur toile, 120x180cm, 2018

Des gens biens « collaborent » sur le vol LVMH370 :

 

 

« Quel est le rôle pour ces hommes-là de l’art ? Dieu est mort. Dieu est mort, il n’est peut-être pas mort individuellement. Dans nos consciences, Dieu peut continuer à exister, mais collectivement, l’Eglise ne remplit plus la fonction. Quelle fonction ? Celle de laver les pêchers, celle d’être le menu commerce des indulgences qu’il y avait à la fin de la vie quand les vieillards terminaient leur existence, il fallait qu’ils viennent laver leur pêcher à l’église. Ça ne fonctionne plus comme ça ! L’art remplit cette fonction qui est de venir offrir une virginité. Parce que celui qui, comme Bernard Arnaud, vient délivrer des centaines de millions sur l’art, ne peut pas être complètement mauvais ; alors que, dans le même temps, sa fortune peut être bâtie sur le mensonge – comme ça s’est produit par chez moi à Flixecourt. Sa fortune s’est bâtie sur des délocalisations en série, voire de placements de sa fortune dans des paradis fiscaux. » François Ruffin lors d’une allocution à l’Assemblé Nationale le 14 novembre 2017, à propos de la fonction que remplit le mécénat pour Bernard Arnault, à la tête du groupe LVMH.

 

Dans la nuit du 7 au 8 mars 2014, le vol Malaysia Airlines Kuala Lumpur > Pékin, aussi appelé le vol MH370, disparaît des radars au moment du survol du golfe de Thaïlande. Une désintégration brutale est envisagée. Le corps de l’avion n’a toujours pas été retrouvé jusqu’à présent, juste quelques pièces sur l’île de la Réunion et sur une plage du Mozambique. Une mystérieuse disparition sans aucunes explications officielles et des questions en suspens. Est-ce une défaillance technique ou humaine, un détournement, un attentat, ou un tir militaire qui a abattu l’avion, une bavure ?

Une histoire trouée, amputée, un silence propice à toutes les spéculations, une troublante histoire que l’on semble vouloir nous cacher, une histoire qui fait tâche, qui fâche. Mais de quelle histoire parle-t-on ? Ici, le MH370 n’est qu’une métonymie de la disparition, de ce que l’on tente d’étouffer par tous les moyens, de camoufler à l’abri des regards indiscrets, comme, par exemple, ce dont nous allons parler dans un premier temps, le passé collaborationniste de l’entreprise Louis Vuitton et du « nœud oligarchique » qui semble émailler l’histoire de cette entreprise, ou encore, ce dont nous parlerons dans un second temps, l’éventuelle possibilité de spéculer sur l’art liée à l’évolution et à la situation des ports francs dédiés à l’art, situés « avant » la frontière douanière du pays où ils sont implantés.

Sur le site « Arrêt sur Images », on apprend comment a été censuré un article sur la collaboration économique ou comment des entreprises françaises ont maintenu des liens étroits avec le régime de Vichy et les nazis. Cet article[1] qui débute par les liens qu’entretenait Louis Vuitton avec le régime de Pétain, devait paraître dans le magazine « Histoire Géo ». Mais, le service de publicité Prisma presse, propriétaire dudit magazine, ne l’entendit pas de cette oreille. En effet, LVMH et sa filiale Louis Vuitton constituent un de ses plus gros annonceurs. Plus généralement, la menace réelle de coupures budgétaires et de devoir trouver d’autres sources de financements contribuent à ce que d’importants relais médiatiques et politiques restent favorables voire complaisants à l’égard du chef de file mondial de l’industrie de luxe, tenant ainsi à distance tous discours critiques. Sur le passé peu glorieux de la marque, le site « Arrêt sur Image » rapporte un extrait de l’article censuré que voici :

« Lorsque Philippe Pétain installe son gouvernement dans les mûrs de l’hôtel du parc, à Vichy, toutes les enseignes de luxe qui, comme les joailliers Van Cleef & Arpels, y tiennent boutique, en sont chassées. Toutes, sauf une : le bagagiste Vuitton. La maison, fondée en 1854 par Louis Vuitton et mise à la mode par l’impératrice Eugénie (l’épouse de Napoléon III), est, en 1940, dirigée son petit-fils Gaston. Ce dernier demande à son frère aîné Henry d’afficher de façon claire sa fidélité au nouveau régime afin d’assurer la pérennité de la marque. La maison Vuitton va ainsi fabriquer, dans des ateliers expressément constitués à cette fin, des objets à la gloire du maréchal Pétain et notamment 2500 bustes officiels [dont un est reproduit de manière fantomatique sur la toile en relation avec ce texte]. Henry Vuitton entretient par ailleurs de fortes amitiés avec les officiers de la Gestapo. Il est même l’un des rares industriels à être décoré par les nazis, en remerciement de sa loyauté. Une cérémonie durant laquelle les officiers de la SS et de la Wehrmacht arborent des uniformes dessinés par un tailleur de Metzingen, un certain Hugo Boss, et confectionnés par des déportés et des travailleurs du STO[2] ».

« Le nœud oligarchique », c’est ainsi que Monique Pinçon-Charlot nomme ce qui semble parcourir l’histoire de ce fleuron mondial du luxe dont l’actuel patron Bernard Arnault n’est autre que la première fortune de France. Dans une interview accordée à « regards.fr », la sociologue analyse le terreau sur lequel a pu éclore et aboutir un projet comme la Fondation Louis Vuitton[3]. Elle nous dévoile ce qui a dû faciliter la construction de la fondation et l’obtention des accords nécessaires : l’implication directe de certains hommes politiques dans le groupe LVMH. L’exemple le plus frappant est la double casquette de Christophe Girard, à la fois adjoint à la Culture de l’ancien maire Delanoë, et directeur de la stratégie du groupe LVMH. Selon Monique Pinçon-Charlot toujours : « Les relations entre les socialistes et l’homme d’affaires ont joué un rôle central dans cette opération. Si Bernard Arnault a pu construire sa fortune, c’est grâce au premier ministre d’alors, Laurent Fabius, qui lui a offert à la fin de l’année 1984, pour un franc symbolique, le groupe Boussac-Saint-Frères. En échange de quoi le « repreneur » s’engageait fermement à ne pas licencier et à garantir la pérennité du groupe dans son ensemble. Dès que le contrat a été signé, il s’est pourtant empressé de dégraisser massivement pour ne garder que deux pépites : Dior et Le Bon Marché. Le conglomérat Boussac était propriétaire de la SARL Maillot Maurice-Barrès qui avait obtenu de la ville de Paris, en 1952, la concession en lieu et place du Jardin zoologique d’acclimatation. De telle sorte qu’en 1992, à l’expiration de cette concession de quarante ans, la Ville de Paris a soutenu le groupe LVMH dirigé par Bernard Arnault »[4].

Et ainsi le groupe a pu ériger sa Fondation pour l’art contemporain à cet endroit. Un tel don, en apparence philanthropique, dans ce qui ressemble à une délégation de service public de la Culture, permet, en premier lieu, à Bernard Arnault d’accéder à une immortalité symbolique, à légitimer « une fortune acquise pas toujours de manière très réglementaire »[5]. Ensuite, il s’agit pour la marque d’allier à une maroquinerie qui pourrait se banaliser, une précieuse valeur ajoutée : la distinction liée à la culture, à Paris, l’art de vivre à la française… Puis, cette opération faussement généreuse et désintéressée, où l’on devrait  se demander s’il s’agit de mécénat ou de la promotion de la marque, bénéficie, bien entendu, d’une défiscalisation à hauteur de 60% du prix de l’investissement. « Ce qui représente une somme considérable étant donné que  »le bâtiment de moins de 4.000 mètres carrés a coûté entre 400 et 500 millions d’euros » »[6]. Enfin, mettons en perspective sur le long terme ce que représente ce vaste mouvement, identifiable à l’échelle globale, de charité ploutocratique. Pour Frédéric Lordon, ce mouvement, même s’il n’est pas encore « doctrinalisé », dessine un nouvel horizon qui tend vers un libéralisme toujours plus radical[7]. En effet, si l’Etat cherche de plus en plus des investissements privés pour accomplir ses missions d’actions publiques, il sera alors de plus en plus commun et fréquent de se demander à quoi sert l’Etat – en omettant de dire que le fonctionnement du capitalisme est aussi assuré par l’Etat à travers le droit, les règlementations, la monnaie… Casser l’Etat, et… « A l’unicité totalitaire du circuit financier de l’Etat fiscal se substituera la prolifération des transferts caritatifs privés, (…) Ce que faisait faire de mauvais gré la coercition de l’impôt, le libre élan charitable le prendra désormais en charge.[8] » La charité privée assurera-t-elle l’ensemble des postes actuels de dépenses de l’Etat ? Il y a fort à parier que non. Etant donné que la donation se veut comme le reflet du donateur, il est probable que le philanthrope s’émeuve plus aisément pour la haute culture ou pour lutter contre les ravages des mines anti-personnelles, au détriment du financement d’une école de quartier ou sur le sort d’un chômeur, devenu responsable de ce qui lui arrive.

Cette peinture est, comme souvent dans ma recherche, un déplacement, un constant mouvement entre éclipse et apparition. Depuis le début de ce texte, nous parlons de l’entreprise Louis Vuitton, de son passé collaborationniste, de son activité de mécène avec l’implantation de sa Fondation en lisière du bois de Boulogne à Paris. Pourtant, sur la toile qui accompagne ce texte, s’il y a bien un ouvrage architectural remarquable sur lequel le sigle de la marque est posé, ce n’est pas sa Fondation parisienne, mais une boutique au cœur du quartier d’affaires, de magasins et d’hôtels de luxe de Marina Bay à Singapour. Toutefois, ce déplacement vers cette « dictature bienveillante » qui pratique le libéralisme économique sans le libéralisme politique, ne nous éloigne pourtant pas du marché de l’art. La cité-Etat a encouragé l’établissement du « Singapore Freeport », un hub artistique dédié à l’entreposage d’œuvres d’art en transit, un modèle initié et développé par l’entrepreneur et collectionneur d’art suisse Yves Bouvier[9]. Du fait de l’extension du marché de l’art vers l’Asie, et de la circulation des œuvres d’art au niveau mondial, un port franc dédié à l’art – et ses services spécialisés d’entreposage avant réexpédition ou entrée sur le territoire, de restauration, d’encadrement, de contrôles et d’authentification… – ouvre à Singapour en 2010. Les prêts d’œuvres d’art issues de ces immenses entrepôts vers les institutions muséales locales se font sans s’acquitter d’aucunes taxes. Et c’est peut-être ce qui intéresse l’Etat singapourien : faciliter l’organisation de grandes expositions artistiques composées d’œuvres majeures pour attirer toujours plus de touristes avides d’événements culturels. Il faut souligner aussi que la création d’un port franc dédié à l’art à Singapour dont Yves Bouvier est le maître à bord[10], doit aussi fluidifier les mouvements vers la succursale de la Pinacothèque de Paris à Singapour dont l’entrepreneur suisse est aussi l’un des initiateurs. Sûrement…, mais, ajoutons qu’étant donné que les ports francs sont sous contrôle de la douane, cela signifie qu’ils se situent juridiquement « avant » la frontière douanière du pays où ils sont implantés, comme si les marchandises ne se trouvaient pas sur son territoire. Ce dernier point est sujet aux interrogations de la part de certains observateurs au regard de l’évolution de ces entrepôts. A l’origine, les ports francs dédiés à l’art devaient servir à abriter de la marchandise en transit, mais ils semblent avoir muté en véritables coffres-forts pour personnes fortunées puisque certaines marchandises y restent entreposées depuis plusieurs années. Une des raisons pourraient être celle-ci : avec la création de showrooms privés à l’intérieur de ces locaux, « (…) ils sont une bénédiction pour ceux qui spéculent sur l’art : les œuvres en transit aux ports francs sont suspendues de TVA (…). Même si elles changent de propriétaires plusieurs fois lors de ventes contractées dans l’entrepôt, seul l’acquéreur final paiera son dû dans le pays de destination », affirme ouvertement l’art advisor, Laurence Dreyfus[11]. Quant à l’avocate et docteure en droit Monika Roth, professeure à la Haute Ecole de gestion et d’économie de Lucerne, elle est plus alarmiste concernant l’éventualité d’optimisation fiscale et de blanchiment d’argent dans ces entrepôts : « Personne ne connaît le nombre de biens, le type de marchandises, les ayants droit, les changements de propriétaires des tableaux, vendus parfois à plusieurs reprises en un an, sans bouger des Ports Francs, (…). Il n’y a pas d’inventaire comportant ces données, mis à jour et conservé. » « Même les assureurs ne peuvent estimer la valeur globale des biens, puisqu’ils ne sont pas tous assurés. »[12]

–––

[1] Voir le résumé de l’affaire sur le site « Arrêt sur Images », « Vuitton/collaboration : censure à Géo Histoire », https://beta.arretsurimages.net/articles/vuitton-collaboration-censure-a-geo-histoire-mediapart-canard

[2] Idem

[3] Voir l’interview sur le site « regards.fr », « Monique Pinçon-Charlot : ”Les liens entre la mairie de Paris et LVMH sont aussi politiques” », http://www.regards.fr/web/article/monique-pincon-charlot-les-liens

[4] Idem

[5] Ibidem

[6] D’après Jeam-Michel Tobelem, voir l’article sur « regards.fr », « Fondation Louis Vuitton : Bernard Arnault ou l’art d’emballer le mécénat », http://www.regards.fr/web/article/fondation-louis-vuitton-bernard

[7] Voir l’article du Monde Diplomatique, Frédéric Lordon, « Invasion de la charité privée », https://www.monde-diplomatique.fr/2006/04/LORDON/13372

[8] Idem

[9] Voir l’article dans les Echos, « De Genève à Singapour, le business discret et florissant des ports francs » https://www.lesechos.fr/25/09/2014/LesEchos/21779-045-ECH_de-geneve-a-singapour–le-business-discret-et-florissant-des-ports-francs.htm

[10] Idem

[11] Ibidem

[12] Voir l’enquête de La Tribune de Genève, « Les ports francs, ultrasécurisés et pourtant si risqués », https://www.tdg.ch/geneve/actu-genevoise/ports-francs-ultrasecurises-pourtant-risques/story/30708923