Plagiarius in Maluku

Plagiarius in Maluku
Clément Collet-Billon « Plagiarius in Maluku » huile sur toile, 120x180cm, 2017

 

Les mots sont importants, les lieux des prises de vue peuvent l’être aussi.

Ainsi, par une indication géographique, l’acception la plus commune du mot « plagiat » se dérobe pour dévoiler le premier sens étymologique de ce mot. Peindre une contrefaçon d’une nappe Louis Vuitton photographiée dans un modeste restaurant sur l’archipel des Moluques en Indonésie nous permet d’appréhender l’épaisseur du mot « plagiat », de lier deux thèmes principaux et récurrents de ma recherche : le système d’exploitation colonial exercé par les puissances occidentales et le thème du plagiat au sens large du terme.

Pour donner une brève explication à cette épaisseur concentrée dans cette toile à tiroirs, commençons par dérouler le fil du contexte historique. Lorsque les occidentaux découvrirent d’où provenaient la noix de muscade et le clou de girofle que leur vendaient les arabes, l’archipel des Moluques attisa la convoitise des britanniques et des néerlandais qui se disputèrent le monopole. Et au début du XVIIème siècle, ce fut la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales qui s’installa durablement sur l’archipel avec comme volonté farouche de s’enrichir en obtenant le monopole du commerce des épices dans la région. « Les nouveaux colons édictèrent des traités inégaux avec les chefs de villages afin que le commerce des épices puissent leur revenir. » Ils contraignirent les habitants à se consacrer exclusivement à la culture de la noix de muscade et du clou de girofle, rendant la population locale dépendante de l’économie néerlandaise afin de se procurer d’autres denrées, ce qui se fit au compte goutte et conforta les tensions entre les néerlandais et habitants de l’archipel. En 1609, une rébellion éclata suite à l’édification du Fort Nassau à Banda Neira. L’amiral Verhoeven et quarante-deux de ses subordonnés furent massacrés par des chefs locaux. La riposte des néerlandais fut sanglante – comme on peut le constater dans la reproduction encadrée par des pellicules de films, au centre de la toile. Il s’agit de la reproduction d’un tableau que l’on peut voir au musée de Banda Neira et qui retrace cette épisode terrifiant et encore gravée dans la mémoire de la population locale, celui de l’exécution publique au Fort Nassau de quarante-quatre chefs locaux orchestrée par le gouverneur de la Compagnie néerlandaise des Indes Orientales en 1621, l’infâme Jan Pieterszoon Coen. Objectif : soumettre les villageois. Dans tous les cas, la plupart périront lors d’un véritable génocide décrété par Coen. Les colons prirent alors pleinement possession des terres et les « hommes « manquants » furent remplacés par des travailleurs makassars (…), des coolies javanais (…), et des esclaves timorais et papous contraints de travailler dans les plantations de muscade. »

Ce bref résumé de l’établissement d’un empire commercial basé sur l’exploitation de la noix de muscade et de l’être humain privé de libertés, nous renvoie au sens premier de l’étymologie du mot « plagiat ». Ce mot nous vient du latin « plagiarius » qui « signifie celui qui vole des personnes libres, et qui les vend comme esclaves ». Ici, le mot plagiat ne s’entend plus uniquement dans le sens d’une contrefaçon, matérialisée par une nappe Louis Vuitton qui recouvrait la table d’un petit restaurant de l’archipel des Moluques. Dès lors, le mot « plagiat » s’accompagne de ses fantômes de l’esclavage, de l’histoire du capitalisme et de l’expansion coloniale, ainsi que de ses travailleurs invisibles, nos contemporains, sous-payés dans des usines délocalisées. Le coût de production amoindri assure aux détenteurs-commanditaires de la marchandise ostentatoire toujours plus de profit.

Le motif fleuri de la nappe nous déterritorialise constamment : sommes-nous devant un tableau floral vendu dans une galerie de Mayfair, un quartier huppé de Londres, ou sommes-nous devant un tableau floral au motif « primitif » revisité accroché dans la galerie des tours Petronas à Kuala Lumpur – pays dont la liberté d’expression est plus contrôlée ? Et puis, pour finir, ce logo Louis Vuitton nous renvoie au mécénat de la marque de luxe, à cette instabilité des frontières entre industries de loisirs et arts ; idée que l’on retrouve aussi sur cette toile à travers la reproduction du logo de l’industrie cinématographique MGM avec son étonnante maxime « Ars Gratia Artis », qui se traduit par l’art pour l’art.