The Possessive Case

 

I

The possessive case (du sperme d’Eugénie) :

En me promenant sur « Les Planches » de la plage de Deauville, je ne me doutais pas qu’une allusion aux préoccupations qui irriguent le réseau d’images que je peins apparaîtrait. Une fois dans les cabines de bain qui jouxtent « Les Planches », je pus lire sur les barrières de séparation de chaque cabine les noms des stars américaines ayant participé « au festival du film américain de Deauville ». Le déclencheur s’arrêta sur « Kim Novak ». Le nom de cette grande actrice Américaine ayant notamment joué avec Hitchcok, me renvoyait vers des sujets plus lointains mais qui toutefois me préoccupaient, à savoir comment la lutte contre le plagiat se combine avec des affirmations identitaires excessives pouvant aller jusqu’à irriguer les argumentaires discursifs lors de l’élaboration de lois comme Hadopi, faisant passer la Chine pour un paradis de la démocratie. Autrement dit, il s’agit d’envisager la lutte contre le plagiat instaurée par les discours du pouvoir, comme une manifestation d’une séparation identitaire, d’une métaphore qui n’est pas du racisme à proprement parler, mais une légitimation d’une réponse autoritaire à ceux qui, désignés comme criminels, seraient supposés fragiliser une identité individuelle ou, par extension, nationale. En effet, l’industrie du divertissement devient le lieu de mesures coercitives dont le prétexte peut être le rayonnement d’identités nationales – appelée « diversité culturelle » pour la bienséance du discours – à l’échelle globale.

The Possessive Case #01 (du sperme d’Eugénie)
Clément Collet-Billon, The Possessive Case #01 (du sperme d’Eugénie), oil on canvas, 180x120cm, 2013 Extrait de la série The Possessive Case

De voir et de photographier le nom de Kim Novak à Deauville me remémora cette polémique assez anecdotique et plutôt à l’humeur excessive. En effet, suite au succès outre-Atlantique du film français « The Artist », Kim Novak écrivit une lettre ouverte dans sa chronique du magazine Variety « from the of desk of Kim Novak » (du bureau de Kim Novak) dans laquelle elle se plaignait de la façon suivante :

« I WANT TO REPORT A RAPE. I FEEL AS IF MY BODY—OR, AT LEAST MY BODY OF WORK—HAS BEEN VIOLATED BY THE MOVIE, “THE ARTIST.” » -c’était écrit en lettre majuscule- « Je veux relater d’un viol. Je me sens comme si mon corps -ou, du moins, mon corps de métier- avait été violé par le film « The Artist ».

Ces propos excessifs tendent à criminaliser ce qui peut se ranger sous l’étiquette de plagiat mais sans intention de nuire, ce qu’il conviendrait plutôt d’appeler « hommage » ou « citation ». Elle estime que le travail issu du film Vertigo élaboré en commun entre le musicien Bernard Herrmann, le réalisateur Alfred Hitchcock, et son jeu d’actrice pour ce qu’elle « considère comme l’une des plus importantes scène d’amour », n’avait pas besoin d’être réappropriée pour partie dans le film « The Artist ». Puis elle termine son cri par quelque chose qui ressemble à un discours à revendications identitaires :

« IT IS MORALLY WRONG FOR THE ARTISTRY OF OUR INDUSTRY TO USE AND ABUSE FAMOUS PIECES OF WORK TO GAIN ATTENTION AND APPLAUSE FOR OTHER THAN WHAT THEY WERE INTENDED. IT IS ESSENTIAL TO SAFEGUARD OUR SPECIAL BODIES OF WORK FOR POSTERITY, WITH THEIR ORIGINAL AND INDIVIDUAL IDENTITIES INTACT AND PROTECTED. » -toujours en majuscule dans le texte- « Il est inacceptable pour l’art de notre industrie d’user et d’abuser de fameux chefs d’oeuvre pour attirer l’attention et les applaudissements pour d’autres choses que ce à quoi ils étaient destinés. Il est essentiel de sauvegarder nos corps de métier si spéciaux pour la postérité, avec leurs identités originales et individuelles intactes et protégées. »

Selon Kim Novak, il faudrait sauvegarder, préserver, défendre son identité originale (ou originelle ?) d’un pillage latent comme si on pillait une terre[1]. Mais ce cas peut-il s’envisager dans le cadre de l’industrie du cinéma qui, par ce système même de diffusion par la copie, permet d’enrichir les différentes cultures par des productions dépassant les frontières et, favorise l’entretien d’une vitalité culturelle en apportant de nouvelles possibilités en s’appropriant des signes venus de l’extérieur pour y imprimer des sens nouveaux ou hybrides ? Cette actrice aurait-elle accusé ceux qui lui rendent hommage de viol si ces derniers avaient été américains ? Nous connaissons ces discours qui font de « l’Autre », de celui sur lequel une frontière peut s’imaginer, se dessiner, l’acteur d’un théâtre où la sexualité est extravagante, animale, ou ne peut être que synonyme de viol. Ce qui peut paraître de l’ordre d’un cri excessif à l’échelle d’un individu isolé peut paraître plus inquiétant lorsque ces réflexions se situent à l’échelle de l’Etat, je veux parler du projet de loi Hadopi.

The Possessive Case #02, (du sperme d’Eugénie)
Clément Collet-Billon, The Possessive Case #02, (du sperme d’Eugénie), oil on canvas, 81x120cm, 2013

A présent, mon propos tente de formuler une explication métaphorique à l’autre tableau qui forme cette série. Il s’agit d’un tableau dont la source photographique vient du Mont Kinabalu, et sur lequel on peut lire une interdiction d’entrer en cinq langues avec un dessin où le garde à une forme autoritaire mais humaine, et où la silhouette du contrevenant ressemble plus à celle du yéti. Ce panneau surprend, même s’il s’agit de propriété privée. En Malaisie, l’Etat peut délivrer un permis de port d’arme ayant pour motif la « protection personnelle ». Une des raisons valables pour l’obtention de ce permis est l’importante superficie d’une propriété privée. La propriété est un droit qui s’étend des choses matérielles à des choses plus immatérielles, comme les productions de savoirs et culturelles. La question, de part l’émergence de nouveaux modes de consommation de la culture par le téléchargement, a donné naissance à des projets de loi comme Hadopi, et l’extension d’un vocabulaire criminalisant à la pratique du téléchargement. Le 23 novembre 2007, lors d’un discours du Président de la République de l’époque initiateur de ce projet, celui-ci déclarait [2]:

« (…) Internet, c’est une « nouvelle frontière », un territoire à conquérir. Mais Internet ne doit pas être un « Far West » high tech, une zone de non droit où des « hors- la-loi » peuvent piller sans réserve les créations, voire pire, en faire commerce sur le dos des artistes.[3] »

Et celui-ci de finir sur ses comparaisons restant à l’heure actuelle inimitables :

« On dit parfois que, quand personne ne respecte la loi, c’est qu’il faut changer la loi. Sauf que si tout le monde tue son prochain, on ne va pas pour autant légaliser l’assassinat. [4] »

La toile sur laquelle s’esquissait Hadopi se colorait d’un cocktail nauséabond constitué d’un vocabulaire outrancier destiné à faire peur. Concernant le téléchargement synonyme « d’un manque à gagner », le pouvoir n’hésitait pas à parler de « déviances », de « pillage », de « vol à l’étalage », de « pirates », de « lutte anti-piraterie », de « ripostes graduées », et omettait, pour ce qui concerne le cinéma, de divulguer la hausse record du nombre d’entrées en salle et les profits générés en 2009. Sur la vente de chaque ticket, est prélevée une taxe destinée au CNC, organisme qui finance la création cinématographique française. De plus, les principales sources de financement du cinéma français proviennent de la télévision – secteur qui doit faire face au diktat de l’audimat, se risquant de moins à moins à soutenir des projets cinématographiques plus audacieux et peut-être moins « bankable ». Cependant, un soutien aveugle à un projet de loi comme Hadopi fut exprimé dans une lettre signée par des auteurs comme Jean-Jacques Annault ou Bertrand Tavernier, qui affirmaient que le téléchargement illégal nuisait fortement à la « diversité culturelle » :

« En défendant sans réserve cette loi, (…) nous nous situons dans la continuité de nos combats, en France comme à l’international, pour la diversité culturelle[5] ».

Ajoutons-y les expressions corolaires comme « rayonnement de la France dans le monde » et « exception culturelle française » qui peuvent s’entendre comme un de ces vieux relents nationalistes qui dominèrent les discours du quinquennat de Sarkozy. C’est donc dans cette recette bien connue de désignation d’un ennemi intérieur associée à une lutte contre une délinquance – ici celle du téléchargement illégal qui mettrait en péril, par un supposé « manque à gagner », le cinéma d’auteur de notre pays -, que le projet Hadopi défrayait la chronique. Il fallait donc agir et plusieurs pistes furent explorées dont certaines furent censurées par le Conseil Constitutionnel et jugées comme contraire aux valeurs fondamentales de la République. Le texte prévoyait l’obligation pour chaque foyer de sécuriser et de garantir l’étanchéité de sa ligne de toutes intrusions, alors que des sites institutionnels n’y parviennent pas – voir l’affaire Wikileaks. « Le gouvernement proposait de présumer coupables » ceux dont on estimait ces intrusions comme des indices de téléchargements illégaux. A l’accusé de fournir la preuve de son innocence en sécurisant sa ligne, voire en prouvant que « l’on a installé un mouchard sur sa ligne ». Une autre variante a été envisagée qui est devenue facultative lors de la version finale d’Hadopi :

« Afin de définir la culpabilité des utilisateurs, le gouvernement a donc proposé de créer des « labels » pour un certain nombre de logiciels dont l’installation serait obligatoire – la version finale d’Hadopi les rendra facultatifs. Ceux-ci surveilleraient l’activité de tous les ordinateurs vendus en France, en étant potentiellement pré-installés, et pourraient donc certifier qu’à un moment l’inculpé n’utilisait pas son ordinateur à des fins illégales. L’omnipotence d’un logiciel espion labellisé par le gouvernement ferait de la Chine un paradis des libertés informatiques comparé à la France. Donner à un organisme – entreprise privé ou Etat – les moyens de connaître l’activité d’un internaute pose a minima des questions de respect de la vie privée. Comment justifier l’accès à des communications privées dans le simple but de protéger les intérêts d’une industrie ? Il est au moins surprenant que le gouvernement ne s’en soit pas alarmé. Certains n’hésiteront pas à critiquer un « cavalier législatif » dont le seul but serait de normaliser ces pratiques avant de les étendre à d’autres crimes et délits. Les sociétés d’auteurs, quant à elles, n’auraient jamais dû appuyer une telle erreur[6]»

D’autres travaux évoquent ces questions de l’auteur, du plagiat voire même du vampirisme, et d’autres possibilités de réponse y sont formulées.

Clément Collet-Billon, The Possessive Case (du sperme d’Eugénie), 2013

[1] Auparavant, d’autres travaux que j’ai pu produire parle du plagiat comme pillage, par exemple, une aquarelle où il est retranscrit la marque d’eau Aquarel de Nestlé. Nestlé est un pilleur d’eau, un plagiaire qui fait des bénéfices sur un élément vital pour l’être humain aux détriments des plus déshérités. Le texte présenté ici est une démonstration très spécifique aux deux tableaux auxquels il se réfère.

[2] Toutes les citations sur Hadopi sont tirées d’un ouvrage intitulé « Réponses à Hadopi » du journaliste Juan Branco, aux éditions Capricci, 2010.

[3] Idem, p.12.

[4] Ibidem, p.12.

[5] Ibidem, p.21. Lettre du 31 mars 2009.

[6] Ibidem, p. 43.

__________

II

The Possessive Case #04, droits d’auteurs et rayonnement ds frontières
Clément Collet-Billon, The Possessive Case #04, droits d’auteurs et rayonnement ds frontières, oil on canvas, 81x120cm, 2016

La censure sur Internet en Malaisie :

Dans les rues de Kota Kinabalu, les dealers proposent du shit qu’ils appellent « porndividi ». Je n’en ai jamais fumé. Apparemment, la pornographie n’est pas très accessible en Malaisie, mais si seulement ça ne se cantonnait qu’à la pornographie… En effet, par l’intermédiaire de la Malaysian Communications and Multimedia Commission (MCMC), les autorités du pays ne se contentent pas uniquement de demander aux fournisseurs d’accès Internet de les aider à bloquer les sites au contenu sexuel explicite. Le caricaturiste Fahmi Reza qui a posté sur Facebook un dessin représentant le Premier Ministre en clown est poursuivi par la justice du pays. Ces poursuites sont rendues possibles en vertu de l’article 233 de la loi de 1998 sur les communications et les multimédia (CMA), qui interdit tout contenu en ligne jugé « nuire, abuser, menacer ou harceler » d’autres personnes, plus particulièrement les hommes politiques au pouvoir, les hauts dirigeants liés au régime en place… Cette loi ainsi que celle remontant à la période coloniale relative à la sédition deviennent des outils de contrôle pour réguler et réprimer les contenus sur Internet et les média sociaux, notamment les contenus contraire à la morale ou critiques à l’égard de la coalition gouvernementale qui a été réélue de justesse en 2013. Amnesty International : « Pour la seule année 2015, au moins 91 personnes ont fait l’objet d’une arrestation, d’une inculpation ou d’une enquête pour sédition – près de cinq fois plus que durant les 50 premières années d’existence de cette loi (…) Les autorités malaisiennes ont jeté un large filet répressif dans le cadre de leur utilisation de la Loi relative à la sédition, prenant pour cible des individus divers tels que des défenseurs des droits, des journalistes, des avocats et des politiciens de l’opposition. » Malgré cela, un temps bloqué, le site du mouvement Bersih pour des élections libres est de nouveau accessible[1].

Petite expérience personnelle :

A Kota Kinabalu, je tournais un peu en rond. Alors, je me suis collé devant Internet et un reportage de France Télévisions… enfin, devant un écran m’informant qu’en raison de droits concédés à France Télévisions, la vidéo n’était pas disponible à l’endroit où je me trouvais. Sans vraiment trop savoir pourquoi, je fis une capture d’écran. Je me disais que la chaîne devait vendre ses droits de diffusion à un bouquet satellite de Malaisie. Puis, j’ai lancé une vidéo du Groland sur Canal +. Et là, à la lecture d’une phrase moins alambiquée, « cette vidéo n’est pas disponible dans votre pays », je ne pus faire qu’un constat. Internet synonyme d’une promesse, celle d’un monde de partages, de flux sans limites, sans frontières, d’un village globale où la proximité entre les êtres humains ne seraient plus simplement une utopie, se heurtait à des questions relatives aux droits d’auteurs et sûrement à une censure gouvernementale – compte tenu, ici, de la teneur parfois transgressive des sketchs du Groland. La nature de l’entrave était toutefois difficilement déterminable. Je fis de nouveau une capture d’écran. Le lendemain, toutes mes requêtes avec des adresses se terminant par « .fr » furent rejetées. Par contre les sites dont l’adresse se terminait par « .com » fonctionnaient. Peut-être n’était-ce qu’une coïncidence mais je ne pu m’empêcher de me demander s’il y avait un lien avec mes requêtes de la veille.

The Possessive Case #03, droits d’auteurs et rayonnement ds frontières
Clément Collet-Billon, The Possessive Case #03, droits d’auteurs et rayonnement ds frontières, oil on canvas, 81x120cm, 2016

Inclusion de deux nouvelles toiles dans la série « The Possessive Case » :

Puis, je décidais d’inclure ces faits dans la série « The Possessive Case » en réalisant des toiles de ces captures écrans. Dans cette série, il était déjà question de droits d’auteur et de surveillance sur Internet, mais de manière plus métaphorique. En effet, le texte accompagnant la série s’intéressait aux arguments et expressions mobilisatrices, voire racoleurs, énoncés lors de l’élaboration de loi Hadopi. Ce débat où étaient prononcées les expressions « rayonnement de la France », « diversité culturelle », résonnait, à mes yeux, comme une volonté de contrôler les échanges Internet, non pas pour que les artistes soient (toujours ?) rémunérés, mais pour continuer d’assurer la rétribution des grandes maisons de disques et autres multinationales de l’entertainment. Dans son essai « Réponses à Hadopi », Juan Branco laisse poindre une inquiétude : surveiller les échanges sur Internet pose des questions de respect de la vie privée des internautes. « Afin de définir la culpabilité des utilisateurs, le gouvernement a donc proposé de créer des « labels » pour un certain nombre de logiciels dont l’installation serait obligatoire –la version finale d’Hadopi les rendra facultatifs. Ceux-ci surveilleraient l’activité de tous les ordinateurs vendus en France, en étant potentiellement pré-installés, et pourraient donc certifier qu’à un moment l’inculpé n’utilisait pas son ordinateur à des fins illégales. L’omnipotence d’un logiciel espion labellisé par le gouvernement ferait de la Chine un paradis des libertés informatiques comparé à la France. Donner à un organisme – entreprise privé ou Etat – les moyens de connaître l’activité d’un internaute pose a minima des questions de respect de la vie privée. Comment justifier l’accès à des communications privées dans le simple but de protéger les intérêts d’une industrie ? Il est au moins surprenant que le gouvernement ne s’en soit pas alarmé. Certains n’hésiteront pas à critiquer un « cavalier législatif » dont le seul but serait de normaliser ces pratiques avant de les étendre à d’autres crimes et délits. Les sociétés d’auteurs, quant à elles, n’auraient jamais dû appuyer une telle erreur. » (Juan Branco, p. 43)

« Récolter 30€ de Sacem…Le doute / Ca va mieux depuis que j’en ai plus rien à foutre » Vîrus, « Période d’essai ».

[1] Quelques liens : Amnesty International – en : https://www.amnesty.org.nz/malaysia-ongoing-crackdown-social-media
The Malay Mail Online – en : http://www.themalaymailonline.com/malaysia/article/from-porn-to-politics-malaysian-isps-aid-censorship-by-blocking-39-sites-sa
Amnesty International – fr https://www.amnesty.org/fr/latest/news/2016/03/malaysia-end-unprecedented-crackdown-on-hundreds-of-critics-through-sedition-act/

 

__________

III

EGG - Green hotel
Clément Collet-Billon EGG – Green hotel, oil on canvas, 81x120cm, 2007-2010

 EGG – Green Hotel

« (…) ce qui lui vaut d’être considérée comme une propriété intellectuelle protégée par des droits, ce n’est pas son « mérite artistique », le fait qu’elle appartienne à un certain genre, ou qu’elle soit destinée à tel ou tel public, ou qu’elle se présente sous telle ou telle forme d’expression : c’est seulement son  »originalité » et sa  »nouveauté ». »

(…) les deux critères de propriété intellectuelle que le législateur a retenu, l’originalité et la nouveauté ne sont pas clairement caractérisés. Le Code de propriété intellectuelle ne définit pas l’originalité, mais, selon la jurisprudence, c’est « l’empreinte de la personnalité de l’auteur », la marque de sa « sensibilité », la traduction de sa « perception personnelle d’un sujet.

(…) La nouveauté aussi pose problème. Un modèle de chaussure peut-il être considéré comme une « nouveauté » s’il est entièrement copié, la longueur des lacets exceptée ?
De plus, la différence entre l’originalité et la nouveauté n’est pas toujours respectée par les juges. Un industriel peut très bien plaider que sa dernière brosse à dents est « originale » (et non une « nouveauté », bien sûr), sans avoir besoin de dire de qui elle porte l’« empreinte », ce qui montre bien la confusion des critères, puisque, dans ce cas, il y a originalité sans auteur ni personnalité. »

in « La liberté d’offenser, le sexe, l’art et la morale » de Ruwen Ogien, La Musardine, 2007, pp. 94, 95, 96.

Effectivement, lorsque je me suis mis à peindre des images issues de l’industrie du porno, je me suis souvent demandé ce qui distinguait telle boîte de production de telle autre, ce qui était original ou nouveau. Objectivement, tout me paraissait interchangeable, surtout lorsqu’il s’agissait de ces films américains qualifiés communément de gonzo mais dont la subjectivité du grand angle de la caméra devenait générique, surveillance, procédure administrative. On aurait cru que c’était la lentille de la caméra qui atténuait le plus possible les ombres, qui rendait les poils invisibles. Dans ces conditions de distorsions visuelles inépuisables, rien ne devait lui échapper. C’était à se demander ce qui était de l’ordre du décor, la villa californienne d’architecte avec de grands espaces et de larges baies vitrées ou le couple en train de forniquer. « Faites appel à nos experts en architectures d’intérieur ! », semblait s’exclamer la vidéo. Je pensais que cette perception de ce genre de vidéos allait de pair avec cette idée de rendre ma peinture impersonnelle, de m’inscrire dans la lignée des actes artistiques anti-art et bousculant la question de l’auteur et de l’originalité. Pour revenir au droit, si un juge arbitre pour nous dire ce qui est de l’art ou pas, il le fait non pas dans le domaine de la propriété intellectuelle, mais dans le domaine de la liberté d’expression. (Ruwen Ogien, p.82).

Je me pensais à l’abri de ce genre de choses. Pour moi, tout ceci n’était que pure spéculation intellectuelle sans prise directe avec le réel jusqu’au jour où un photographe reconnut une photo que je lui avais emprunté pour réaliser une de mes toiles. Nous étions dans la même galerie, la Sexy Art Gallery, moi avant lui. Je ne voyais aucune objection au choix du galeriste d’afficher une reproduction de cette toile sur son site. Bob Coulter, le photographe en question, me demanda juste de le créditer, d’ajouter son nom sans me demander de contrepartie financière. Ça va, plutôt cool…

Un peu plus tard, je quittai la Sexy Art Gallery et rajoutai l’inscription EGG sur la toile. Ces trois lettres signifiaient autant l’œuf, l’éclosion, la naissance, que les initiales de « Erbgesundheitsgericht » que l’on peut traduire en français par Tribunal de santé héréditaire. Durant la période de l’Allemagne nazie, cette institution appliquait le programme du régime concernant l’hygiène raciale. Ce tribunal pouvait décider de stériliser de force les gens souffrants de troubles génétiques – alors que pour beaucoup ils n’étaient pas génétiques. Par le biais du concept assez élastique de « faiblesse d’esprit », d’incapacité à conduire leur vie ou à s’intégrer socialement, des personnes considérées comme « asociales » ou comme « psychopathes » furent stérilisées de force sous la rubrique « arriération mentale congénitale ». Socialement, les personnes dites « asociales » correspondaient aux mendiants, aux clochards, aux marginaux, aux prostituées, aux « récalcitrants au travail », aux malades mentaux, c’est-à-dire, globalement, au « sous-prolétariat », une catégorie dont les eugénistes estimaient être une population se reproduisant « en endogamie et caractérisée par son  »infériorité mentale génétique ». »

Avec ces précisions liées à des périodes sombres de notre histoire européenne, les initiales EGG renvoient à cette idée plus large d’une déviance à éradiquer, ici ce serait la production d’images érotico-pornographiques, vers un idéal contemporain à atteindre synonyme (certainement excessif) de liberté, de choix concernant son propre corps. A moins que peindre des images de ce genre soit une conduite estimée par certains comme « pathologisable » et à éliminer…

Clément Collet-Billon, 2017

 

 

 

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