The Betadine Jokes**

 

 

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« Le soi-disant de l'institution, le soi-disant face à l'institution »
Clément Collet-Billon, « Le soi-disant de l’institution, le soi-disant face à l’institution » huile sur toile, 60x80cm, 2018

 

 

 

« (…), il suffit qu’un homme ou qu’une femme reconnaisse la nécessité de l’école pour devenir la proie d’autres institutions. De même, si l’imagination créatrice des jeunes s’est laissée prendre aux programmes scolaires, elle est maintenant prête à croire à la planification institutionnelle, de quelque nature que ce soit. Voilà comment l’« enseignement », loin de reculer les limites de l’imagination, les étouffe. A vrai dire, elle ne craint plus d’être trahie, puisqu’elle ne dispose plus que d’une force médiocre, ayant appris à substituer à l’espoir de petites espérances. Les êtres humains ne sont plus alors capables d’éprouver quelque surprise, bonne ou mauvaise ; les rencontres ne seront plus sources enrichissantes, puisqu’on leur a appris ce qu’ils doivent attendre de toute personne qui a été soumise au même enseignement qu’eux… êtres et machines se confondent bientôt. » in Ivan Illich, « Une société sans école », p.72

 

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“Betadine Joke #18″
Clément Collet-Billon, “Betadine Joke #18″, huile sur toile, 60x81cm, 2016

 

 

 

 

 

Fraîchement entré en première année des beaux-arts, je ne pus que constater que certains membres de l’équipe enseignante, en se parant de beaux T-shirt noirs sur lesquels étaient imprimés la fameuse formule de Mies van der Rohe « less is more », devaient être tout aussi aliénés que les types en survêt’ Lacoste ou autre qui discutaient en plein cœur de mon Grand Parc bordelais. Quelques années plus tard, en 2008, le collectif d’artistes Présence Panchounette intitulait sa rétrospective bordelaise « Less is less and more is more and that’s all », et renvoyait le célèbre oxymore canonisé à un banal pléonasme. Par cette action, Présence Panchounette nous soulageait un instant du poids de cette mise en examen continu que nous connaissons bien dans notre société disciplinaire, selon la formule de Michel Foucault. . « L’examen combine les techniques de la hiérarchie qui surveille et celles de la sanction qui normalise. Il est un regard normalisateur, une surveillance qui permet de qualifier, de classer, de punir. Il établie sur les individus une visibilité à travers laquelle on les différencie et on les sanctionne. (…) Au cœur des procédures de discipline, il manifeste l’assujettissement de ceux qui sont perçus comme des objets et l’objectivation de ceux qui sont assujettis. » Michel Foucault, « Surveiller et punir, Naissance de la prison », p. 217.

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“Betadine Joke #17″
Clément Collet-Billon, “Betadine Joke #17″, huile sur toile, 60x81cm, 2016

 

 

 

 

 

Définition du Larousse pour « coolie » : En Extrême-Orient, porteur (manœuvre, pousse-pousse).
Bref, le nom qu’on donnait aux travailleurs dans les colonies, notamment les Indes néerlandaises, après l’abolition de l’esclavage au 19ème siècle.

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« I mean Dada, Amin »
Clément Collet-Billon « I mean Dada, Amin » oil on canvas, 60x81cm, 2018

 

 

 

 

 

Au fil de l’année, chaque série s’agrandit d’un ou deux tableaux, mais aussi, au fil de l’année, les tableaux s’enchaînent comme si la série était l’année de production. Le cru de la cuvée 2018, retour à la subtilité du bourru. L’art contemporain, c’est pour les gens d’une caste supérieure, celle qui possède une vue perçante pour lire les textes publiés en minuscule et en rose pâle sur fond blanc. Validée et légitimées par des diplômes d’études supérieures, l’aptitude à l’obéissance et au conformisme des classes supérieures me sidère bien plus que lorsqu’on me montre des images du peuple nord-coréen démonstratif, inconsolable, pleurant la mort du dictateur. Partager sur les media sociaux, et ce, sans mesurer le contenu de la complainte énoncée, la nostalgie du dadaïsme et dans le même mouvement, déplorer que les artistes actuels manquent de couilles, me fait l’effet de ce type qui, pour la seule raison que son panier ne contenait que des produits bios, se sentait légitime pour râler à la caisse d’un supermarché, après une dame devant lui manifestement ralentie par son handicap. Pourquoi ne pas crever les pneus d’une bagnole comme on crève, dans la rue, le sapin de McCarthy ? Peut-être parce que j’ai bien intégré la valeur sacrée de la marchandise. Si je suis bien le raisonnement, le galeriste Amstellodamois qui m’a renvoyé dans un paquetage hasardeux « Ride my bicycle », une de mes toiles arrivée broyée chez moi, vu d’ici, danse avec la fachosphère. Pour l’instant, restons tous unis contre les réacs, nous débattrons plus tard… euh… jamais… Dans le fond, que me reprochent mes amis quand j’utilise les choses comme elles doivent être utilisées, quand je m’endors sans poser aucune question qui fâche dans leur canapé très confortable devant un écran géant sur lequel défile un divertissement, un pastiche disneylandisé ? Peu importe où tu exposes ton travail, ce qui te rendra crédible, ce sont les logos des collectivités locales imprimées sur le carton d’invitation. Verts comme le vin Docil, soumis à la dictature du logo, sers-moi un verre de Clan Campbell, Klein Naomi. Passe me voir à l’atelier, dans cette rue où des filles travaillent, la San Pauly strasse tah Bègles, une rue où il n’y a pas encore le chibre optique, sinon, j’aurais déjà le savoir en cyclope épaisse dick. Partie censurée, toutou doudoug tin toutoug, toutou doudoug tin toutoug, toutou doudoug tin toutoug, les anges disent  »decerebrate! »

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Betadine Jokes #07
Clément Collet-Billon, Betadine Jokes #07, betadine on canvas, 60×81 cm, 2013

 

 

 

 

 

Nous pourrions qualifier notre conscience contemporaine de cynisme éclairé ; c’est-à-dire une conscience de ce qui est bon ou mauvais, tout en étant contraint de survivre dans le monde tel qu’il va. Autrement dit, le cynisme éclairé, c’est être obligé d’exécuter des injonctions, des ordres dont on a conscience qu’ils sont des demandes desquelles découlerons nos actes les moins glorieux. Et nous en sommes tous bien meurtris. Nous culpabilisons. Peut-être pour modifier la perception que nous avons de nous-même, la perception que les autres ont de nous, nous publions des liens sur les media sociaux en nous réclamant telle ou telle belle idée. Est-ce ainsi que nous conjurerons les forces maléfiques qui détruisent ce monde ?..

Comme mes parents ont migré vers l’île de Bornéo, j’ai eu l’occasion de voir ce qui est actuellement dénoncé et montré quotidiennement ici même : les valons dévastés par la déforestation et la culture intensive d’huile de palme – ajoutons-y le pillage de bois précieux dans des zones protégées et le commerce du bois de Malaisie pour construire des maisons sur l’île de la Réunion – si, si, je t’assure, c’est vrai. Je ne vous cache pas mon pessimisme : mettre un frein au phénomène de déforestation ne renversera pas la tendance en terme de catastrophe écologique. La préservation d’un minuscule écosystème est rendue possible presque exclusivement grâce à l’industrie du tourisme – aussi écœurante soit-elle aux yeux de certains. Il y a quelques années de cela, on m’avait dit que si j’avais l’occasion d’aller sur l’île où vivent les orang-outangs, la déforestation était LE sujet à peindre. Et comment transmettre par la peinture le dégoût que m’inspirent tous ces touristes occidentaux (?) – néo-zélandais et australiens pour la plupart – qui s’attendrissent en couinant devant une image vidéo-projetée d’un bébé orang-outang en couche-culotte dans un centre de réhabilitation pour ces grands singes  au poil cuivré-auburn ? Tous ces touristes ne se méfient pas de la ruse que constitue la posture de soumission d’un macaque à longue queue, mais sursautent à un salut sorti de la bouche d’un autochtone. En 2013, lorsque j’ai produit le tableau ci-contre, mon état d’esprit était sujet aux doutes les plus ténébreux : j’aurais peint la déforestation de la jungle malaise et les ravages causés par Sime Darby, la firme malaise n°1 mondiale de l’huile de palme, j’aurais eu l’impression d’aller dans une salle de cinéma d’art et d’essai, d’avoir fait ma B.A. en m’exhibant très classieusement affaler devant un film pessimiste de Pierre Carles, pour mieux revenir à mes occupations habituelles comme si de rien n’était – enfin presque : juste plus conscient et mal. En parfait cynique éclairé, je finissais par me demander où commence et où s’arrête ce que certains désignent de manière commode comme le « Spectacle » – formule aux frontières floues, avec lesquelles chacun s’arrange selon ses intérêts propres, et formule si bien écrite dans les livres contestataires avec un « s » majuscule. Au passage, remplacez le mot « Spectacle » écrit ainsi par « Système », et vous obtiendrez un livre que tout le monde taxera de complotiste. Pas de spectacle sans spectateurs. A quel moment une starlette du cinéma qui défile à Cannes est-elle vraiment convaincue du message de conscientisation qu’elle véhicule sous les projecteurs, et quand défend-t-elle une cause, dénonce-t-elle une situation par simple opportunisme et calcul carriériste ? Les instants de pleurniches collégiales oscillent entre information, peut-être même impulsion d’un ralliement du public à une causse, et simple occasion pour certains de préserver leurs acquis, leur confort, leur statut social en embobinant le public avec de beaux discours – nous voilà devant l’illustration d’un autre aspect du cynisme actuel. Voir un film courageux, sûrement moins abrutissant que certaines productions commerciales, pour se rendre compte à quel point on ressent une grande impuissance, n’est qu’un lot de consolation, est une manière de prolonger une adolescence ponctuée d’écoutes de morceaux de thrash metal dans lesquels la corde de mi grave est légèrement mise en sourdine par la paume de la main. Vive le palm-mute ! Il ressemble à un aveu, à un coup d’épée dans l’eau pour mieux continuer ensuite à avaler les couleuvres du quotidien… Evidemment, nuançons. Tout se situe dans un entre-deux : se distinguer par certains actes de consommation peut aussi modifier les normes et éventuellement interférer sur les modes de production. Le cynisme de certains de mes contemporains n’égalera jamais le cynisme d’Apple qui affirme lutter pour l’environnement en vendant du matériel programmé pour durer cinq ans. Le greenwashing de la marque à la pomme n’enrayera pas non plus le conflit au nord Kivu dont l’enjeu est d’avoir la mainmise sur le coltan, ce minerai qui sert à la fabrication d’électronique miniaturisée pour les téléphones et ordinateurs portables.

Si l’art fige mon état d’esprit en doute à un instant t dans un jeu de mots inscrit sur une toile, mon état d’esprit n’est pas pour autant figé à jamais.

 

 

 

 

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