(g)Hostwriter**

Photo (c) Denis Thomas – Exposition (g)Hostwriter, Sous La Tente, Bordeaux, 2014

Texte #01

A propos de « (g)hostwriter » :

Cette série d’aquarelles composée de dix diptyques et qui s’intitule (g)hostwriter, pourrait se résumer dans ce fait que nous relate Jhumpa Lahiri dans son roman « Un Nom Pour Un Autre » (en anglais, « The Namesake »), ce moment où elle s’étend sur le rapport affectif qu’entretien le père de famille, Ashoke Ganguli, avec une nouvelle de Gogol intitulée « Le Manteau ». En effet, à chaque lecture, la nouvelle « acquiert un sens plus complexe, plus profond. Le spectre d’Akaki (personnage principal du « Manteau ») ne hantait plus seulement les dernières pages de la nouvelle mais aussi l’intimité de l’âme d’Ashoke, mettant en lumière tout ce qu’il y avait d’irrationnel et d’inévitable dans ce monde. » Cette série décrit des boucles incessantes où la même histoire se referme et se réouvre dans plusieurs lieux, à des époques différentes ; cette histoire migre, s’efface partiellement, ne s’adapte jamais complètement au cinéma, ou inspire une nouvelle trame romanesque. Elle apparaît implosion fantomatique dans laquelle se confondent, se brouillent et s’évaporent des éléments biographiques des différents auteurs ou autres intermédiaires avec ceux que les personnages peuvent vivre, et avec la réception que les spectateurs en font. C’est à la fois une multiplication des « je », un hors-sujet du « je », mais aussi un personnage incognito, comme celui d’une nouvelle de Gogol, par exemple Akaki Akakiévitch, fonctionnaire copiste obéissant au manteau si usé qu’il en confirme sa quasi-inexistence, sa transparence.

Dans cette série, se faufilent de façon récurrente, que ce soit formellement ou métaphoriquement, des fantômes ou des fantasmes. Il est question d’écrivain de l’ombre, celui qui sait rendre palpitant une vie à mille lieues de la sienne, l’autobiographie du signataire, de celui que l’on désignera comme l’auteur. La figure du nègre se pare d’une multitude de masques, ceux appartenant à tous ces autres fantasmés, ce qu’est le type dont il écrit son autobiographie, comment il lui paraît et comment son existence devra être perçu par les lecteurs, sans oublier ce qu’en attend l’éditeur avec toutes les exigences stylistiques lucratives et les imaginaires collectifs souvent figés qui en découlent. Plane aussi le spectre des traducteurs qui permettent à une œuvre d’être diffusée, comprise dans une autre langue avec sa propre intertextualité tout en essayant d’apporter un enrichissement culturel venu d’ailleurs.

En anglais, le nègre se dit « ghostwriter », que nous pouvons traduire mot à mot par écrivain fantôme. J’ai choisi de mettre le « g » entre parenthèses pour induire une double possibilité : suis-je l’hôte de ces écrivains, réalisateurs que j’ai convoqué pour cette série, ou est-ce-que ce sont eux qui m’offrent une hospitalité provisoire, le temps de ma contribution.

Clément Collet-Billon, « A propos de (g)Hostwriter », 2014

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Texte #02

Clément Collet-Billon : Phantom(as)painter Par Christophe Massé :

« Ils existe de nombreux évènements qui sont par nature imprévisible et contre lesquels, de fait, on est plus ou moins sans recours. Plus rares sont ceux qui sont prévisibles mais dont la prévision ne change rien aux conséquences qu’ils entraînent, c’est-à-dire des évènements contre lesquels on ne peut absolument rien faire ». Maurice G.Dantec

Je suis arrivé en février 2008 dans le quartier de la vache pour y habiter. J’étais venu passer quelques nuits auparavant dans cette maison.

Je n’ai pas parlé au jeune voisin qui occupait la maison mitoyenne, juste esquissé quelques signes de la tête, gestes accompagnés d’un bonjour furtif, avalé. Il ne me répondait pas. Je le voyais partir et revenir, le plus souvent affublé, encombré d’un sac à dos. Il me semblait affectionner des tenues de travailleurs ; des cirés ou des vestes pouvant s’apparenter à celles d’ouvriers ou de techniciens, de facteurs, de livreurs, de pompistes. Ça me le rendait sympathique, j’aime bien ces habits ; mes ami(e)s se foutaient de moi dans les 90 quand je portais des vêtements de charcutier ou plus tard quand j’enfilais un sweater de La Poste qui me boudinait.

Le temps a passé et j’ai perdu de vue le jeune homme sans âge, jusqu’au jour où lors d’une exposition Sous La Tente je le vis arriver. Un peu inquiet, je pensais immédiatement qu’il venait m’annoncer une mauvaise nouvelle : inondation, incendie ou autre infortune, concernant notre situation de voisinage. Il venait simplement visiter l’exposition et quelques minutes ( ?) après il m’annonça qu’il était plasticien.

Clément Collet-Billon était en fait le premier artiste dont j’avais visité le site sur Internet lors de mon arrivée à Bordeaux, quand par curiosité je faisais des recherches qui pouvaient m’éclairer sur qui faisait quoi dans cette ville. Je me souvenais de ses peintures, et de son nom. Le C.C-B était resté gravé avec mon souvenir et celui de quelques-unes de ses œuvres comme les initiales d’une banque ou d’une société, ou d’une salle de concert. Un autre détail me revenait à l’esprit subitement ; il avait étudié à l’Ecole des Beaux-arts de Perpignan ; là où j’avais passé quelques belles années de ma vie. Trois coïncidences mêmes pas troublantes, même pas rêvées. Des évènements qui nous ensevelissent dans cette idée que le Monde est petit. De Bali à Bordeaux, du Bouscat à Bombay, du Bouscat au Bouscat.

Tout cela était suffisant pour qu’il expose Sous La Tente. A condition que nous arpentions la face escarpée sur laquelle converge les solitudes. La connaissance saupoudrée d’un zeste de confiance en leasing et que j’aille faire les quelques mètres qui séparaient nos deux habitations pour observer ce travail soigné et ambigu de peintures, maladroit volontairement, chargé de l’expérience narrative et des dodelinements libres de ces figurations expressives qui chassèrent un temps les tentatives de ritualisation du discours sur l’image. Un ensemble de conséquences et de questionnements sur l’à-propos de dévoiler et de s’approprier l’espace du déplacement comme une lecture universelle planétaire ; de décodage du comme je l’évoquais plus haut : Monde Petit. Où les résidents sont des Mona Lisa et des David à l’écorce d’orange amère glissée dans les plis de leurs bas ou entre l’élastique de leur slip et qui m’évoqua quelques passages (inédits) de mon journal (1999) que je vous livre.

Sur la Barre

Nous surplombons le néant. Ce phosphore au dessus de la ville. Un vieux con de voisin, con comme moi aujourd’hui, qui écoute Léo Ferré en chantant à tue tête et que je défenestre d’un cri. Dans l’appartement en face, légèrement en contrebas, la fille d’un notable, allongée les cuisses ouvertes sur les tommettes de l’appartement dans un rai de soleil caressant son sexe. Un soir en rentrant plus tôt que prévu, je trouve chez moi un type avec des longs cheveux traînant sur ses épaules, encore plus jeune que moi. Il lasse son basket. Je vois encore l’image de son pied dans l’embrasure de la porte.

Fontfroide

Seul. Un réfrigérateur, à l’intérieur duquel, patiente seul, un demi citron. Comme Dustin Hoffman je commence à courir dans les rues. Quelques filles se penchent sur mon appartement délabré. Mon sexe est épuisé. Je ne fais que baiser. J’abandonne tout ce que je touche, posé à l’endroit de la rencontre. Des piles, des tas, des strates, des objets en équilibre sur d’autres. Une cafetière programmable posée au pied du lit qui s’emballe avant l’aube.

Un dimanche d’hiver, en milieu d’après midi, en face, à la fenêtre, je vois un type lacer sa chaussure. Son pied passé par-dessus la maigre rambarde. Il me donne l’impression de lourdeur. Je ne l’ai jamais vu. Je viens de rabattre un des deux volets. Je le regarde furtivement. Je retourne dans ma pièce. Un long sifflement sourd, s’en suit. Un bruit mat comme cent mille œufs qui s’écraseraient en même temps. Il est couché trois étages plus bas, au milieu de la ruelle. Un filet de sang coule lentement depuis sa tête. Il meurt en se tortillant comme la queue d’un lézard. Pendant que je téléphone aux pompiers, des filles sur le balcon à côté du mien se marrent.

J’ai dit à mes collègues de travail : « Je suis venu vous dire que je m’en vais » Saint-Quentin

Une ville comme une unique allée marchande. Des types qui foncent vers le RER le matin et qui foncent vers leur lit le soir. Ça ressemble à la nuit de la pleine lune, un décor affreux, creux, des êtres vides, vidés.

Un ami allemand à côté de sa voiture, comme à côté de ses chaussures, debout, une cigarette pointée vers le ciel, sur le parking d’un château du roi dit : C’est merdier ici !

Une fille qui prendra époux, mais la veille aura rencontré un autre homme, plus beau, plus grand, plus viril, plus insouciant, qu’elle rejoindra la bague au doigt au bout de la capitale. Une arrestation, trois voitures qui en immobilisent une autre. Douze hommes qui en sortent armes au poing. Un type qui reste les bras en l’air. Un autre qui s’enfuit sur le terrain vague. Les sommations. Des coups de feu. Une bête qui reste ensuite enfermée dans la voiture abandonnée.

Les Clayes

Un chien. Nous irons courir, trotter, lever la patte, se vautrer dans le colza et les mais de la plaine de Neauphle, pas loin de chez plusieurs dictateurs en villégiatures et d’autres chanteurs de variétés célèbres. Je l’aime comme un fou, ma main pleine dans les poils frisés, soyeux, ondulés de sa coupe de rastafari.

Rien n’a changé. Même mort, il est toujours assis derrière moi dans la cuisine quand je rentre ivre, et je ne sais pas lequel de nous deux cherche encore l’autre.

Pour un oui pour un non nous commencions à transporter de l’Ikea et d’autres trucs en bois contreplaqué.

Bailly

J’ai pansé la plaie d’une immense blonde, en omettant d’être attentionné avec son minuscule brun. Quelques années plus tard, elle m’enfoncera dans la glaise du jardin. Le passeur est toujours sacrifié. Il est venu depuis son ministère déjeuner en Province (Banlieue parisienne). Manteau de chagrin. Plus tard, alors que nous sommes attablés à la terrasse d’un bistrot Boulevard Saint-germain, il me demande mon sentiment sur l’union entre une femme et un homme. C’est formidable ! J’ai répondu. Il affirme tout d’un coup qu’il ne se mariera jamais. Quelques jours passent et dans ma boîte aux lettres je découvre un faire-part, une invitation pour son mariage.

Les choses sont comme ça dans ma mémoire. Elles stagnent, à cheval sur deux siècles. Deux tours sont tombées, le couple Ceausescu est abattu. La liste des images impressionnantes est sans fin. La liste des recoupements est aussi déterminante. Il n’y a pas pour moi de point Omega, juste des ensembles de faits qui se télescopent parfois.

Christophe Massé, Bordeaux/Le Bouscat mars 2014 & extrait du journal (1999)

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