Belanda (extraits)**

Commentaires Facebook entre artistes au sujet de la publication de “Dutch Ladyyy !!! Motherland” et des citations jointes à cette peinture, le 15 février 2016 :

Emmanuel Arragon : merci d’écrire long, le temps, cela manque tant à nos jours, faussement excités par internet, miroir aux alouettes, et de veiller à débusquer encore et encore nos lâchetés enracinées.

Clément Collet-Billon : Une lâcheté à laquelle j’ai longtemps souscrit, tout comme de nombreux peintres, c’est de déclarer que l’on peint ce qui nous regarde sans même prêter attention à ce qui nous regarde – ça pourrait nous écorcher – ou de dire que l’image photographique est un matériaux de la peinture comme un autre et que le sujet photographié importe peu. Si mon processus pictural est un acte de redoublement, il ne s’agit pas simplement d’une photographie qui serait imitée par la peinture. L’image initiale et son sujet, une fois peints, appellent d’autres images, représentations et discours qui suintent de ma subjectivité, de mes lectures. Le titre peut déjà nous mener vers l’intention. Si ce n’est pas suffisant, un texte peut donner quelques clefs sur cette intention. Mais j’imagine déjà que ceux qui estiment que je suis un peu trop dans la blagounette ne se donneront pas la peine de lire…

Emmanuel Arragon : Ne pas perdre de temps avec ceux de la blagounette !!! Il s’agit bien de temps de regard gagné, jamais entièrement gagné, rendu à la vie, dans tes redoublements, dans la peinture, dans l’attention dont nous sommes chacun garants

Christophe Massé : Oui mais Clément ! aujourd’hui se rapprocher d’un pack de lait comme se rapprocher d’une œuvre d’art – considérant aussi qu’un pack de lait ou sa photographie est déjà une œuvre d’art – nous pousse irrémédiablement à nous poser la question : Où sont-ils ? ou une autre Qui sont-ils ? Débusquer dans nos attitudes les signes de la lâcheté adviendrait à dire que nous ne nous posons plus les véritables questions.. vis à vis d’une œuvre, que depuis tant de temps nous sommes des réductions de tout. Aussi en feignant de ne pas tout apercevoir, encore moins tout comprendre, je demeure dans l’éclairage, la partie qui n’est pas illuminée. Ainsi je fuis le lait, admire sa représentation, garde toujours de l’affection pour l’animal et persiste à penser que dans chaque œuvre d’art se cache d’autres significations… qu’un jour certainement l’état de Grace me permettra d’appréhender.. je vais dire intentionnellement.

Clément Collet-Billon : Effectivement, j’aurais pu simplement poser une boîte de lait sur un socle et affirmer que c’est une oeuvre d’art. Donc, par l’acte de peindre, il se passe quelque chose de supplémentaire qui en arrive presque à supplanter ma lecture du graphisme de cette boîte de lait et ma volonté de partager cette lecture. La peinture recouvre, obstrue le support sur lequel j’ai posé les couleurs. Paradoxalement, le côté apparemment “sans-issue” du tableau ouvre le champ à la possibilité de prendre le temps de rêver, de fantasmer, de se perdre sur la surface de la toile, et le dévoilement que je souhaite n’aura pas peut-être pas lieu pour le spectateur. Dans le fond, je ne pense pas qu’il y ait eu une intention de la part du graphiste de cette boîte de lait de représenter un discours colonialiste-paternaliste. C’est l’endroit où je l’ai trouvé qui m’a inspiré ceci. L’imitation réside plus dans l’interprétation que j’ai faite de cette bouteille.  Et l’imitation de cette interprétation se trouve plus dans les citations qui – dorénavant – accompagnent ce tableau, que dans le tableau lui-même et son référent photographique. J’ai lu qu’on pouvait accrocher au mur un certain nombre de monochromes identiques et que chacun représente ou avait une intention différente. C’est pour cette raison que j’ai insisté sur l’intention. Puis, je pense aux critiques avec lesquelles on nous amuse quand les commentateurs médiatiques nous parlent de Beyonce – rien à voir avec le fait qu’elle ait joué dans un Austin Power où le super vilain est d’origine néerlandaise. On dit de Beyonce qu’elle est trop consensuelle et le jour où elle dit “hé les flics, arrêtez de tirer sur les Noirs !”, la moitié des Etats-Unis l’attend au tournant. Mais ta remarque n’a rien à voir avec tout ça, elle est très constructive.

Christophe Massé : Quand j’évoque Où sont-ils et Qui sont-ils ? sont ces paramètres fondamentaux que les êtres du troisième marché (nous autres les Artistes hi!hi! arggggh!) sont en mesure non pas d’espérer mais de vouloir réserver sur le champ des options obscures. Un public ? des “connoisseurs” ? Perspicaces individus qui ne tirent pas sur les ambulances, ni n’attendent de complément d’informations. Je vais dire Ici et maintenant à Bordeaux/Kuala Lumpur; une poignée de véritables observateurs d’un art en construction, en devenir, imminent et contemporain; dans sa réelle, juste ? position face à un temps: du pie à la cimaise.

 

"Dutch Ladyyy !!! Motherland"
Clément Collet-Billon, Dutch Ladyyy !!! Motherland, oil on canvas, 130×85 cm, 2010

« Du point de vue de commentateurs étrangers comme de praticiens et théoriciens néerlandais du système, le revirement éthique de l’Etat colonial survient dès la phase de privatisation de l’économie coloniale, c’est-à-dire dans les années 1860 (on pourrait dater plus précisément cette mutation à compter des projets de réforme administrative du libéral Fransen Van De Putte en 1865-1867). Autrement dit, le référentiel paternaliste de la politique coloniale néerlandaise prend forme un tiers de siècle avant la naissance officielle de la Politique coloniale éthique (Etische Koloniale Politiek) que l’on date habituellement du Discours du Trône de la Reine Wilhelmine à l’automne 1901. L’idée que l’indigène est un « enfant » naïf et égaré remonte certes aux toutes premières décennies de la rencontre coloniale, et Raffles faisait déjà mention, dans les année 1810, de la notion de ‘’welfare of the natives’’. Mais ce n’est que dans les années 1860-1920 que la notion devient suffisamment centrale dans le discours colonialiste pour inspirer directement un important jeu de réformes institutionnelles. Par surcroît, il faut noter que l’éthicisme est l’enfant légitime de la pensée chrétienne de l’Etat et constitue un prolongement direct de l’idée que la recherche du bonheur des sociétés passe par la prise en charge administrative des fléaux qui frappent les populations. Une phrase du colon recueillie à Java par Bousquet à la fin des années 1930 résume parfaitement le nouveau dispositif idéologique dont on voit les éléments constitutifs s’agencer dès la fin du 19ème siècle : « Au-dessus du gouverneur général, il y a Sa Majesté, au-dessus d’elle, Dieu le Père, mais au-dessus de Dieu le Père, « rust en orde » (« l’ordre et la tranquillité », devise des Indes Orientales) ». La sollicitude à l’égard des indigènes, prescrite par les canons chrétiens, devait s’arrêter aux portes de la sécurité collective des Européens. Enfin, rappelons-le, la politique de « développement » (opvoeding) des indigènes s’inscrivait dans un projet d’exploitation nouveau dicté par la montée en puissance des idéaux et des intérêts de la bourgeoisie libérale. »

in Romain BERTRAND, « Etat colonial, noblesse et nationalisme à Java, La tradition parfaite », éditions Karthala, 2005, pp.362-363.

« Malgré la loi interdisant l’esclavage (1860), la Hollande continua cependant d’exercer sa position dominante sur les populations indigènes. L’autorité du colonisateur ayant été démontrée en maintes occasions par le passé, les occupants bataves pouvaient définir ou redéfinir à leur gré et selon leurs intérêts du moment les statuts des différentes couches sociales. De même, aux seuls fins de diviser, les autorités coloniales n’avaient de cesse de développer une classification raciale comparable à celle existant aux Etats-Unis et en Afrique du Sud à la même époque. Le cas des  »Eurasiens », ces  »indésirables » issus de père Hollandais et de mère Javanaise, était particulièrement significatif de la volonté des Hollandais de développer des particularismes raciaux lourds de sens. Reflets du mélange des deux cultures, les Eurasiens symbolisaient une sorte de confusion psychologique et sociale, largement entretenue par les Hollandais. (…) au début du XXème siècle, l’occupant introduisit une nouvelle terminologie et les Eurasiens devinrent les  »Indos » et les Javanais des  »Natifs ». Officiellement, la propagande coloniale accrédita l’idée que les autorités prenaient en compte les évolutions sociales et qu’elles essayaient simplement de préserver le système indigène. »

in Anton AROPP, « Dissidence, Pramoedya Ananta Toer, Itinéraire d’un écrivain révolutionnaire Indonésien », éditions Kailash, 2004, p.33.

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Quelques clefs concernant cette série :

Belanda est un terme indonesien et malais. Dans le langage courant, ce mot compose la formule « Orang Belanda » qui désigne les grands singes nasiques, au physique si singulier, et originaires de Bornéo. Belanda sert avant tout à  nommer les Pays-Bas. Traduit mot à  mot Orang Belanda » donne « Homme Pays-Bas », nous dirons Homme des Pays-Bas, néerlandais.

"To ape :  Orang Belanda = Dutchman"
Clément Collet-Billon, To ape : Orang Belanda = Dutchman, watercolors on paper, 110x75cm, 2009

Plutôt que de parler frontalement de la période historique de colonisation des Néerlandais sur l’archipel Indonésien (17ème siècle-1949), et sa prise de contrôle du comptoir de Malacca en Malaisie (1641-1824), j’utilise des éléments issus de notre société de consommation contemporaine. Ce réinvestissement de l’imaginaire teinté de domination coloniale par les marques se joue à  la lisière du refoulement. La réunion de ces signes disparates, d’univers a priori variés, permet une interprétation singulière de ce passé qui lie les Pays-Bas à l’Indonésie, et à Malaca.

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Belanda (English Version) :

 Orang Belanda : orang is Malaysian and Indonesian for ‘man’, and belanda for ‘ducth’. As the Dutchmen colonisers were seen as large men with large noses, Indonesians and the Malaysians gave this name also to the proboscis monkey, this ape with a large nose uniquely indigenous to Borneo.

Without drawing too heavily on historical parallels, I use elements from our contemporary consumer society in my paintings, reinvesting the imagination of colonial domination with modern brand images. The combination of these disparate symbols allows an analysis and interpretation of the past which links the Netherlands to Indonesia and suggests a comparison between military and economic colonisation – and even domination. Hegamony revisited.

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